El Chalten – Espoirs et désillusions

Quatre jours de voiture dans la steppe d’Argentine. 1000 km de steppe balayés par le vent, et dont la monotonie n’est que rarement brisée par quelques groupes de lamas. Tout change brutalement à l’approche d’El Chalten. Le vent forcit et les montagnes apparaissent, revêtues d’une lourde chappe de nuages. Le premier contact avec le climat patagonien est donc conforme à notre imagination : pluie, vent, brouillard. Mais où sont le Fitz Roy et ses célèbres aiguilles ? Nous rencontrons des alpinistes argentins, à l’affut comme nous de la moindre accalmie, nous annonçant une fenêtre de beau temps du 21 au 23. Au petit matin, surprise, le Fitz et le Cerro Torre dévoilent leurs faces impressionnantes et nous courrons sur les pentes verdoyantes des premières lagunes pour aller explorer de nos yeux les lignes que nous avons vu sur les topos. Le cirque que forment le Fitz Roy et sa couronne d’aiguilles est d’une beauté à couper le souffle et nous lorgnons avec attention sur la Guillaumet que nous envisageons de gravir lundi. Nous continuons la randonnée jusqu’au point du vue sur le Cerro Torre. La tour est engloutie périodiquement par une avalanche de brume pour ressortir des limbes quelques minutes plus tard.

Cerro Torre

Le Cerro Torre

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Le Fitz Roy

C’est en redescendant bien tard au camping la Torcida où logent Aymeric, Liam et Vianney (trois français rencontrés le matin même et présents depuis un mois et demi sur les courses d’El Chalten) que nous apprenons que la fenêtre de beau temps annoncée s’est refermée de manière définitive. Des vents de 100 km/h sont annoncés, en dépit du beau temps. La déception est amère et nous la noyons dans la bière, le vin et un
excellent plat de lasagnes. Après moult discussions, l’idée émerge d’un cerveau déjà embrumé par forces volutes d’alcool d’aller faire la voie « Tradi » sur la paroi d’El Chalten. A 2h du matin, nous sommes prêts, réalisons l’ascension dans une ambiance potache et bon enfant en un temps record.

El Chalten

Grande voie nocturne

 

De retour à 4h du matin, nous découvrons la puissante addiction du «dulce de leche », crème au caramel local, que nous accompagnons de crêpes.

La partie compliquée de la nuit arrive alors, le vent nous empêchant de dormir dans la tente de Bertha. Nous garons la voiture à côté d’un camping-car pour protéger la tente du vent qui forcit déjà. C’est un échec, au bout d’une heure, nous descendons en catastrophe, la tente menaçant de s’effondrer. Après cela les évènements s’enchaînent et plus personne n’y comprend goutte. Nous finissons par nous garer dans une rue de terre, hagards, dans laquelle nous finirons par nous allonger à même le sol sous les rafales de vent et de sable.

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Après deux jours pour se convaincre que la tant attendue fenêtre météo ne viendra pas, nous quittons El Chalten sous le temps apocalyptique annoncé : vent à 100 km/h et pluie battante.
Nous reprenons résignés la route de la pampa et voyons défiler la monotonie des steppes dans lesquelles nous tomberons en rade d’essence au bout de quelques centaines de kilomètres, le vent de face épuisant Bertha plus que de raison. Dietrich nous tirera une fois de plus d’un mauvais pas : l’astucieux sexagénaire avait en effet pensé à suspendre à côté de la gazinière un bidon d’une vingtaine de litres qui nous permit d’abreuver Bertha jusqu’à la prochaine station-service. Nous achevons ainsi les derniers kilomètres de pampa brassée par un vent toujours aussi fort et arrivons à nouveau aux portes des Andes. Après un contrôle douanier sommaire effectué à un poste frontière perdu au bout d’une piste verdissante, au fur et à mesure que nous progressons vers le Pacifique, nous débouchons enfin dans la Patagonie chilienne, ses glaciers, ses fjords et ses jungles.

Cerro Castillo – Premiers pas Andinistiques

Avertis par les français d’El Chalten, nous regardons d’un œil attentif le Cerro Castillo..

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Cerro Castillo – face Est

Comme son nom l’indique, Castillo signifiant château, le Cerro Castillo ressemble à une forteresse imprenable : criblée de glacier, couronnée de grandes tours au rocher de qualité douteuse, la face Sud-Est n’est guère accueillante et ressemble peu à la course facile et sympathique qui nous avait été promise. Nous finissons par tomber sur le topo ainsi qu’un grimpeur local qui nous décrira la route à suivre. Après une approche avec des sacs bien chargés jusqu’au camp des Néo-Zélandais, nous attaquons au petit matin une large et interminable moraine jusqu’à un névé qui va se resserrant et finit en goulotte de glace sinuant à travers les nombreuses tours de basalte.

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la goulotte sinuante

L’ascension se révèle de plus en plus amusante et technique au fil de la progression, la partie la plus intéressante arrive lorsque nous repassons face Est : de grandes pentes de neige exposées nous accueillent. Ce sont celles qui surplombaient les hauts piliers du « château ». Cette section commence par une belle traversée attaquée par Alexandre puis se transforme en un couloir de neige et débouche sur un plateau, d’où, après un dernier ressaut, Alexandre se lance dans la seule longueur de rocher donnant sur le sommet.

 

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Bien mal lui prit de se proposer car la face est gelée. Nous avons donc droit à une magnifique démonstration de tire-clou conclue par un rétablissement de type « baleine échouée » des plus gracieux. Forts de cette démonstration, nous répétons sagement ces mouvements pour nous hisser en un temps record au sommet du Cerro Castillo. Il nous faut quelques minutes pour que les nuages se dissipent au grès du vent pour saisir pendant quelques secondes la vue nous environnant.

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Après une longue descente, nous terminons la boîte de sardines qui traînait au fond d’un sac, et descendons clopin-clopant pour engloutir le traditionnel plat de thon-sauce tomate-pâtes dont nos estomacs se lassent aujourd’hui mais à qui nous fîmes honneur regroupés autour du guéridon de Dietrich, et que nous dégustâmes à la lueur de la lune. Précieux moment que ces contemplations post-dinatoires, emmitouflés dans nos duvets et observant glaciers et aiguilles au-dessus de nos têtes.

Carretera Austral – Humidité, humilité

Bertha continue de nous transporter vers le Nord car le paysage s’humidifie et verdit fortement, rendant délicate tout excursion dans la jungle. La route se transforme en piste et en un peu de temps nous nous retrouvons au milieu d’une jungle. Sidérant spectacle que celui de cette explosion végétale : une jungle hostile et envahissante que tutoie d’immenses glaciers dont nous devinons l’étendue et dont la vue nous est cachée par une épaisse couverture nuageuse. Au travers de ce déchaînement verdoyant descendent de multiples cascades, immenses orgues d’eaux vives. L’eau est partout, sous toute ses formes, et jaillit à chaque détour de chemin.

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Cet enfer vert et fumant de volutes nuageuses nous fait imaginer un décor des premiers temps. Il nous semble qu’un tyrannosaure va surgir de derrière cet immense arbre aux formes étranges et qu’un ptérodactyle dessine dans le ciel les mêmes circonvolutions que ce rapace. Puis les vallées encaissées laissent place aux non moins humides fjords patagoniens, dans lesquels se déversent les nombreux torrents qui prennent leurs sources au cœur des Andes.

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Encore deux jours de route et nous serons à Puerto Montt, dernier ravitaillement avant Cochamo. Il nous tarde d’ailleurs d’y être. Nous n’avons pas eu de grimpe à nous mettre sous la dent depuis longtemps maintenant….

Ici s’arrête notre récit, que nous reprendrons après un long mois d’escalade entre les Big Walls de Cochamo et les Aiguilles de Frey… To Be Continued comme disent les anglos-saxons.