Mardi 5 Avril – Puerto Varas – Café Mawen

Nous voici à nouveau nichés entre les moumoutes et les lunettes rayban de la bonne bourgeoisie chilienne du café Mawen à Puerto Varas.
Non sans plaisir. L’incroyable mois passé sur les parois de Cochamo et les aiguilles de Frey s’est payé des habituelles privations gastronomico-hygiéniques et nous retrouvons avec enthousiasme les vertus de l’hyper-hygiénisme de nos sociétés modernes. Nous n’avons également pas dédaigné planter un bon coup de fourchette dans très beaux et très bien nervurés steak argentins en redescendant du refuge de Frey, encrasser la laverie de Bariloche en Argentine, et redescendons à point pour mettre un peu d’ordre dans les quelques malheureux placements panaméens réalisés à l’insu de notre plein gré au moyen du compte de l’association.

Repus, propre et blanchit fiscalement je peux désormais reprendre mon récit là où je l’ai laissé un mois plus tôt.

Mercredi 2 Mars – Puerto Varas – Cafe Mawen

Nous quittons au plus vite Puerto Varas, sevrés de fissures et d’escalade depuis bien deux ou trois semaines et roulons en direction  de la vallée de Cochamo. Il s’agit dans un premier temps d’établir un camp de base dans la vallée avant d’aller sévir sur les parois (Notons au passage que la sémantique employée ne fait que refléter l’état d’esprit de la troupe au petit matin). Nous déchantons ainsi assez vite au moment de faire les sacs. En effet, l’esprit pervertit par 3 semaines de camping à l’allemande, nous contemplons désemparés les piles de boîtes de thon et de maïs qui eussent parfaitement trouvé une place entre le frigo et les cordes dans la voiture mais qui, au moment de s’entasser dans nos pourtant énormes sacs à dos, nous apparaissent sous un jour nouveau….. Ainsi nos sacs se transforment peu à peu en de beaux arbres de Noël de 45kg que l’orgueil nous interdit de charger à dos de cheval, à l’instar des nombreux touristes de passage.

Cependant qu’Henri, hésite, las, à se saisir de la dernière boîte de fruits en conserve de 2 kg, Hugo essaye en vain de charger seul son sac. Il nous faudra donc 20 bonnes minutes pour s’en saisir et expérimenter par là de nouvelles sensations gravitationnelles.

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Henri en pleine mise à jour de son centre de gravité

La montée se vivra donc en plusieurs temps.

  • une certaine jubilation narcissique sur les 300 premiers mètres
  • les premières pentes arrivant, nous méditons sur le sort de ces sherpas accompagnant les expéditions himalayennes, en tongues, et supportant des charges de 70kg au moyen de leurs fronts, et tâchons de relativiser notre sort somme toute bien modeste
  • Une seconde méditation, déjà moins profonde, sur la finalité de la boîte de fruits en conserve
  • Ralentissement de l’activité cérébrale qui se borne à décompter les pas restants
  • Quelques jurons d’autant plus fréquents que nos hanches et nos dos s’endolorissent, puis enfin le camp
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Alexandre à l’arrivée

Intéressante expérience donc, que nous ne réitérerons pas. C’est donc autour de ladite boîte de fruit en conserve que nous retrouvons la face débonnaire et enjouée de Vianney Lhoumeau.

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La face débonnaire et enjouée de Vianney Lhoumeau

Ici je dois m’arrêter afin de mettre en scène un personnage clé des deux semaines à venir.
Vianney Lhoumeau est un jeune et dynamique photographe bordelais récemment émigré au chili. Véritable maître-queux, Vianney nous ouvrira d’insoupçonnés horizons gastronomiques jusque là confinés dans l’indépassable tryptique polenta-riz-pâtes. Cet espiègle jeune homme à la barbe de satyre transfigura ainsi notre quotidien culinaire de milles petites attentions: ail, épices, levure et autres innombrables petits à cotés métamorphosèrent nos précaires bivouacs en de fastueuses bacchanales.

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Confection d une pizza par maître Lhoumeau

Il est cependant profondément injuste de ramener note ami à sa seule qualité de gourmet. Si nous fîmes équipe à Cochamo, c’est avant tout car nos chemins se croisèrent plusieurs fois avant de se fondre le temps de quelques aventures.

Rencontré en compagnie de quelques chiliens à la Piedra Parada puis à El Chalten au pied du Fitz Roy; Vianney cherchait lui aussi aventure en ces lieu ainsi que la possibilité d’écorcher sa magnifique corde de rappel toute neuve sur les parois sud américaines. Ayant pris un peu d’avance en cette matière

Alexandre et Henri pleurent notre chère et tendre corde multilabel

Alexandre et Henri pleurent notre chère et tendre corde multilabel

, nous en profitâmes pour abuser de son matériel sur les premières ascensions réalisées à Cochamo. Grimpeur passe partout, il peut aussi bien suivre un grimpeur allemand frustré par une tentative ratée de l’ouverture d’une voie de 600m en 7b en plein coeur de la jungle patagonienne, que notre petite troupe pleine de bonne volonté, bien qu’encore peu rodée à la grimpe sur friends.

Après quelques chutes sur coinceurs sur les premières couennes de Cochamo,

nous rentrons au camp et contemplant les immenses murs de granite nous environnant, nous commençons à prospecter les possibilités qui s’offrent à nous dans les jours à suivre. Forts de la leçon de la journée, et conscients de nos talents limités en « crack climbing », nous nous engageons dans une voie de 6-7 longueurs en 6b le lendemain, « Camp Farm » avant de monter dans la vallée de l’Anfiteatro. L’ascension si elle se fait d’un train de sénateur se déroule sans encombre et nous pouvons commencer à réellement profiter du magnifique granite quartzique de Cochamo sur des dalles bien lisses!

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La vallée de Cochamo avec au fond à gauche la grande face de Trinidad et à droite l’Anfiteatro

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Hugo dans la subtile dalle en 6b de Camp Farm

 

Nous atteignons ainsi le bivouac de l’Anfiteatro. Un drôle de spectacle s’offre ainsi à nous. La morve au nez, des carottes dans les cheveux, et une main coupable dans un pot de dulce de leche (le nutella local), un microbe de 2 ans, cul nul, nous regarde.
Wallace a 2 ans et pourtant ce petit être aux dreadlocks naissants me plonge dans une profonde réflexion sur le sens du destin et la place que nos choix supposés prennent effectivement dans nos vies. En effet, le papa, la maman et la sympathique bande de hippies grimpeurs argentins sur place se relaient pour garder ce petit mowgli de la jungle chilienne. Ils seront donc en sus de quelques grimpeurs polonais fous, nos compagnons de fortune lors de cette semaine à l’Anfiteatro.
Ici nous enchaînerons les réalisations jusqu’à ce qu’un pernicieux staphylocoque, probablement pêché dans la mare à têtard dans laquelle nous puisions notre eau, vienne ajouter une dimension mi-comique mi-gastrique à notre voyage et compliquer la grimpe.
En attendant donc que le mal vienne fêter bruyamment sa victoire sur la flore intestinale de l’intégralité des grimpeurs présents sur place, nous avons tout de même réalisés de belles ascensions.

Through the looking Glass, 6c+, 8 longueurs et ….. 14 rappels

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Henri, dièdre en 6b, Through the looking glass

Belle voie qu’un départ trop tardif et une fatale hésitation sur la marche d’approche a transformé en chemin de croix dans les 14 rappels qui ont du être effectués de nuit au fur et à mesure que nos lampes frontales s’éteignaient les unes après les autres. Qu’importe, cette nuit passée sur les inconfortables rappels de « excelente mi teniente » nous a familiarisé avec les techniques de remonté sur corde et nous sacrifions le lendemain à la préparation de la seconde répétition de la nouvelle voie de Cooper.

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De nouvelles dalles, subtiles a nouveau dans Through the looking Glass

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De moins subtils rappels de nuit

Cooper est l’américain responsable d’une bonne moitié des ouvertures de la vallée. Au milieu d’une avalanche de « fucks » ponctuant son verbe prolifique il nous a cependant été possible d’obtenir le topo de sa nouvelle voie. Une très belle ligne de 6 longueurs en 6c+/7a qui a nécessité  un mois de méticuleux nettoyage de fissures. Impressionnant travail dont nous nous sommes régalés!

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Henri et Alexandre dans la première longueur de Iron Skirt, deuxième répetition

De belles fissures exigeantes avec deux longueurs clés à la fin, l’une comportant un off width engagé et une difficile longueur de face climbing en 7a!

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Alexandre en pleine détresse a la sortie de la cheminée

La dernière voie de l’anfiteatro, l’Aleta de Tiburon est une sympathique arrête qui nous permet de quitter l’anfiteatro sur de beaux rushs de drone et de belles photos.

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Après un ravitaillement rapide à Cochamo au cours duquel le chargeur de notre appareil photo nous fera défaut, nous privant de magnifiques clichés pour les trois prochaines semaines à venir (nous ne nous en remettons toujours pas….), nous remontons dans la vallée de Trinidad, la face la plus emblématique du site, celle qui accroche tous les regards lorsque malgré le poids des sacs nous avons vu s’ouvrir les faces pelées de jungle en arrivant au camp de base. Ce mastodonte de granite de 650m de haut dont le rocher est semble-t-il un des meilleur de la vallée, est parcourue de voie exigeantes et difficiles.

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Au pied de l’imposante face de Trinidad, la voie suit la fissure de gauche

Nos choix se portent ainsi sur Bienvenidos a Mi Insomnio sur la face de Trinidad Sur. 20 longueurs de 50 à 60m sur des difficultés allant de 5 à 6b+/6c. Au vu de la longueur et de notre progression sur les derniers jours, le défi principal semble être la longueur de la voie et plusieurs fois nous pensons à la possibilité de dormir sur la paroi. Nous gageons finalement sur le scénario optimiste d’une sortie dans la journée d’autant plus que l’allemand vient avec nous. Plein d’entrain nous montons donc au bivouac de Trinidad plein d’espoir. Le jour suivant le temps ne nous permet pas de nous lancer directement sur le mur et nous devons attendre l’arrivée de Vianney. Nous nous rabattons donc sur une jolie voie « No Hay Hoyes »,  6 longueurs avec une sortie en 6c menée par Paul l’allemand.

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L’équipe se prépare au pied de No Hay Hoyes

Parvenus en haut, les premiers signes du mal se montrent chez Hugo qui prend une tournure de plus en plus dramatique pour les perspectives de grimpe dans les prochains jours. Nous abandonnons donc rapidement l’idée de tenter l’ascension le lendemain et tentons de nous ressourcer le corps et l’esprit avec une séance de yoga/sophro-relaxation menée d’un main de maître par Vianney qui nous livre alors les secrets de l’équilibre du ying et du yang ainsi que de la fluidification de notre chakra. Malheureusement l’effet sur nos organismes reste limité et malgré un bivouac au pied de la voie,

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Seance de sophro-relaxation dirigee par Vianney

 

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Preparation du materiel

nous devons à nouveau abandonner le projet étant donné l’importance du traffic toilettes-campement durant la nuit… et attendons l’arrivée d’un fade lendemain où nous nous traînons péniblement sur les quelques longueurs d’une voie sans grand intérêt face nord. Nous laissons de coté rapidement ces velléités et regagnons le campement pour tenter coûte que coûte l’ascension le 14. Le 15 Vianney doit en effet rentrer pour raisons professionnelles et nous devons descendre au camp pour y accueillir Marion et Salomé et passer ainsi coté argentin.

Au petit matin, 6h, nous nous levons donc, les feux sont globalement au verts, nous avons passé une meilleure nuit et le petit déjeuner se laisse manger sans trop de problèmes. Vers 6h30, Henri s’élance en tête dans les premières longueurs à un rythme soutenu jusqu’à la première longueur difficile, un longue fissure à doigt/coincement de corps en 6b+.

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Alexandre au dessus de la mer de nuages 4ème longueur

 

Viennent ensuite de magnifiques mais très exigeantes longueurs sur des dalles brillantes de quartz nous élevant au dessus d’une mer de nuages restés au fond de la vallée, et se dissipant lentement au gré de la course du soleil.

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Hugo au démarrage de la 8ème longueur en dalle

Arrive ensuite une section compliquée dans un dièdre athlétique où la santé d’Hugo donne des signes alarmants malgré les boutades hilarantes de ses deux petits camarades qui l’accompagneront jusqu’au bout de ce chemin de croix. Aux alentours de la 11ème longueur nous croyons devoir faire demi tour devant la pâleur de note pourtant si brave compagnon. Nous décidons finalement d’un commun accord d’atteindre la vire principale avant et de statuer sur place.

Pause à la 13eme longueur donc, il est 17h et l’équipe, et surtout Hugo va mieux. Nous nous lançons dans les dernières longueurs plus ingrates car plus faciles mais moins protégeables et le rocher se délite par endroits. Après quelques sueurs froides (voires glaciales) à la sortie d’une cheminée quasiment inprotégeable sur une bonne dizaine de mètres précédant une dalle de mousse, nous terminons la voie sur deux très belles longueurs de fissures à main/doigts, qui nous récompensent de ces difficultés. Il ne nous reste alors plus que quelques centaines de mètres de marche jusqu’au sommet que nous atteignons dans le noir vers 22h. La deuxième semaine, malheureusement frappée du sceau de la tourista nous a finalement permis d’atteindre ce sommet mythique de la vallée!

Il ne nous reste plus qu’à redescendre le lendemain pour y retrouver Marion et Salomé arrivées depuis hier déjà et nous cherchant désespérément, et avec nous les stocks de nourriture pour la traversée à venir…