Situé en amont de la station de ski nationale, Bariloche, 3h de rando sont nécessaires pour accéder a ce spot majeur des Andes, ce qui déjà permet de clairsemer les rangs des badauds venus admirer la laguna de Frey et qui sont légions sur la période Janvier-Fevrier.
Reste pour nous le grand cirque des aiguilles de Frey, hérissé de ces pics de granite rouge aux formes parfois grotesques, parfois majestueuses mais toujours attirantes.
Nous laissons ainsi le soin à Hugo qui épluche frénétiquement depuis plusieurs jours déjà le topo de nous guider sur les premieres classiques de l’Aguja Frey. Nous ne chômons pas pour ce premier jour: Sifuentes-WEBER, 4 longueurs, 5+,  l’emblématique Lost Fingers, belle écaille terminant dans un beau toit, 6b et enfin quelques magnifiques dalles pour y affûter nos doigts amollis par une semaine de rando.

Nos regards se tournent ensuite vers d’autres horizons, plus au fond de la vallée. Cerné d’une myriade de sentinelles de granite se dresse, plus haut que tout autre, le Torre Principal.

Au fond a gauche, le Torre Principal

Au fond a gauche, le Torre Principal

Pourquoi attendre ? Le pilier Nord-Est semble vertical, accessible et les commentaires dithyrambiques du topoguide scellent notre décision.
Las, au petit matin, un temps patagonien s’est abattu sur les crêtes. Un vent froid souffle d’Est en Ouest et vient amasser brumes et nuages sur le Torre Principal. Nous nous perdons petit a petit dans les combes encaissées striant le flanc du Torre et échouons dans une voie parallèle alors que le brouillard s’épaissit. Nous gravissons dans un froid glacial trois longueurs inintéressantes afin de parvenir à un mur crevassé de jolies fissures.

Nous n’aurons le temps que d’en gravir une avant de retourner piteusement au campement dans un brouillard toujours plus tenace. Seule consolation, nous avons pu repérer l’approche pour la seconde tentative qui n’aura pas lieu demain puisque le temps ne s’améliorant pas, nous optons pour une journée d’escalade sportive avec les filles.

Tentative avortee au Torre, grimpe dans la brume

Tentative avortée au Torre, grimpe dans la brume

Journée sympathique donc qui nous permet de pousser un peu notre niveau dans de la couenne en granite et voir si le haut atteint a la Piedra Parada est toujours d ‘actualité, et nous permettant rapidement d’arriver à la conclusion qu’il ne l’est plus.

Alexandre, dans 6c.

Alexandre, dans 6c.

Quiimporte, nous repartons à l’assaut de deux belles aiguilles « El Abuelo » et la M2 avec deux voies en 6b puis 7a, où nous poussons un peu plus l’engagement (E3). De ces deux beaux pics nous pouvons viser de loin un autre encore plus attirant perché sur la crête du Torre Principal.

L'Aguja Campanile, une des plus belles avec le Torre

L’Aguja Campanile, une des plus belles avec le Torre

Un coup d’oeil au topo nous envoie le lendemain sur la « Campanile », une des plus belles aiguilles que nous ayons faites. Deux voies nous ravissent , Imaginate, 6b+, voie peu protégée et protégeable mais magnifique, véritable bijou ouvert par Michel Piola (qui est venu sévir de manière brillante par ici!), et, une encore plus époustouflante voie, « Excuse me senora, Give Me la Hora », 7a, 4 longueurs, qui n’aura pour reproche que celui de s’être terminé à la frontale.

Départ de "Excuse me Senora, Give me la Hora", coup de coeur de la semaine

Départ de « Excuse me Senora, Give me la Hora », coup de cœur de la semaine

Nous prenons conscience en atteignant le sommet par deux fois dans la journée de ce qui fait la magie de cet endroit. La vue depuis le sommet nous fait admirer un tableau unique: les Andes s’étendent à perte de vue. Au sud, l’on peut apercevoir les immenses glaciers de Patagonie dont le blanc finit par se confondre dans les brumes atmosphériques, en face, les monts pelés de granite de Cochamo, un peu plus au nord, l’énorme volcan Tronador écrasant de toute sa hauteur la region des grands lacs et enfin tout au nord, des volcans semblables à ceux que l’on trouve dans les livres d’enfants.

Henri et Alexandre, en haut de la Campanile et avec le Tronador en arrière plan.

Henri et Alexandre, en haut de la Campanile et avec le Tronador en arrière plan.

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Voila pour la poésie, passons au burlesque. A la redescente, premier rappel de 60m, la corde refuse de venir. Il est 20h30 et les trois lampes sont dans le sac au pied de la voie. 60m de remontée sur prusik à la lueur de la lune s’en suivent, puis suivant la loi de Murphy, coincements de corde dans le noir, fourvoiement dans les relais, attente solitaire vaché sur un spit pendant que le camarade 20 mètres plus haut fabrique on ne sait quoi. Il nous faudra donc quatre heures pour descendre 140 mètres.

Pas de quoi fouetter un chat cependant, il n y’a pas eu mort d’homme et la leçon est toujours bonne à prendre pour le Torre Principal: ne pas oublier les frontales et taper des rappels plus courts avec anneaux de corde directement lovés sur le premier qui descend.

Un passage pluvieux nous permettra ainsi de méditer tout cela et de faire connaissance avec les argentins du coin dans le refuge en tapant le carton et en chantant du Brel. Nous tâchons également de reconstituer quelques stocks de glucose dans lesquels nous avons allègrement puisés du fait  de l’adoption d’un nouveau régime tortillas-salami.

Les jours s’écoulant ainsi, il nous reste que peu de temps et de nourriture pour retourner sur le Torre Principal. Avant cela, nous partons sur Objectivo Luna, séduits par les nombreuses photos de Lynn Hill en action dans ce qui est décrit comme « One of the best route in Frey ». Au sortir de cette voie certes sympathique (6 longueurs, 6b+) mais pas vraiment transcendante, nous avons un peu l’impression d’avoir été trompés par l’enthousiasme souvent un peu forcé de nos amis américains…

Retour sur le Torre au petit matin donc. La fortune est avec nous cette fois ci car s’il fait bien frais ce matin, le ciel est pur et l’air est calme. A peine une légère brise vient-elle nous refroidir une fois parvenus au col de l’approche qui s’avère bien plus aisée que prévu. Restent alors 9 magnifiques longueurs qui nous mèneront sans anicroches vers le plus beau belvédère des Andes. En effet, après une teigneuse et engagée dernière longueur, où Hugo crucifie brillamment les derniers démons de l’appréhension de la grimpe sur coinceurs en engageant sur un médiocre nut les 15 mètres qui nous séparent du sommet, nous retrouvons les cimes de nos volcans patagoniens et la douche de nos rêves.

Nous rentrons le cœur satisfait et l’esprit tranquille à Bariloche, à court de doigts et de nourriture, où nous nous reprenons un rythme d’ablutions plus honnête, et faisons le plein de fruits et légumes éloignant par là même le spectre hideux du scorbut menaçant.