Expédition, le mot rythme régulièrement nos demandes de financement, notre présentation de crowdfunding. Il occupe également dans nos esprits une symbolique importante : point d’orgue du voyage, il doit assouvir nos désirs d’évasion, de découverte et d’aventure. Cherchant l’isolement et l’engagement, nous portons nos regards sur le nord de la Patagonie, là où les crêtes dégagées des hauts volcans nous offriront probablement les vues les plus grandioses et les sections les plus engagées.

Le trail se divisait ainsi en trois sections comportant chacune un défi à part. La première s’étalait sur 7 jours et se ponctuait par un sommet à 4000m qui nécessitera le portage de quelques kilos de matériel de montagne en plus (crampons, chaussures de montagne, à noter qu’il eût été profitable d’emmener également un piolet par personne mais les souvenirs des 45 kg de boite de conserve de thon de la montée à Cochamo étant encore cuisants, nous nous en sommes abstenus, à notre plus grand dam…).

La deuxième section était longue de 45 km d’exploration d’un trail parallèle à celui emprunté par Jan Dudeck (l’illustre suisse ayant défriché le Greater Patagonian Trail, parcours qu’il nous tenait cœur d’enrichir d’autres tracés), plus à l’Est de celui-ci. Ce trail plus engagé et plus haut était à confirmer. Il était donc question de confirmer les dires des locaux qui affirmaient sa praticabilité.

Enfin la troisième section était complètement consacrée au défrichage de deux sections l’une dans une vallée contigüe à celle du volcan Chillan, l’autre cheminant sur des crêtes dominant la laguna de la Lara. Les sections 2 et 3 se pratiquant sans ravitaillement, nous partions donc sur 20 jours d’autonomie.

Le casse-tête logistique et nutritionnel qu’impliquait cette longue autonomie fut tranchée de manière assez classique au supermarché de Pucon selon la formule consacrée suivante : avoine, tortillas, pâtes (intégrales quand même). L’économie étant portée sur les condiments: sucre pour l’avoine du matin, pâte de fromage ou rien pour les tortillas à midi (véritable crève-cœur en ce qui concerna les quantités), et le fatal combo épices-huiles d’olive avec les pâtes dont nous n’avons malheureusement toujours pas épuisé les réserves.

Nous partîmes ainsi plein d’entrain sur les routes humides de la région du Maule (il fallût rejoindre en stop le départ de l’expé et le déluge promis ne désarmait pas). Ce fut à nouveau pour nous l’occasion de renouer avec l’hospitalité chilienne qui se manifesta à nous dès nos premiers pas hors du confort de notre automobile. Nous n’avons pour ainsi dire pas passé un seul soir à dormir au bord des routes désertes qui devaient nous mener au départ. A chaque fois que nous désespérâmes, un bon Samaritain vint nous offrir gîte et couvert aussitôt que le soir tombait comme chez Misael et Patricia, ou que le stop se révélait infructueux comme avec le père Munoz qui nous confia les clés de sa petite maison de campagne au départ du trail. Nous fûmes ainsi sincèrement touchés par le naturel et la simplicité de la démarche. Ces rencontres ont définitivement marqué notre voyage.

Pose avec la famille Gonzalez

Notre première journée, lundi, parsemée de quelques ondées nous extirpa rapidement d’une étrange forêt verdoyante et basse pour nous amener au cœur d’une vallée encore gorgée des averses de la semaine.Le jour suivant marqua le début d’un ravissement continuel. Plus nous nous élevions, plus nous découvrions la particularité si frappante de la région du Descabezado. Le sol se recouvrit progressivement d’une couche de cendres volcaniques blanches et extraordinairement peu denses. La topographie du lieu se transfigura peu à peu en de grandes dunes de sable alors que quelques kilomètres plus bas une dense forêt régnait. L’explication nous fut donnée quelques jours plus tard : en 1914, une explosion monumentale pulvérisa le sommet du Descabezado Grande et recouvrit la région de ces cendres dont n’émergent aujourd’hui que des champs de formation basaltiques hérissant ces dunes et quelques ruisseaux formant par-là de ravissantes oasis.

Au col menant aux hauts plateaux des Andes !

Après deux nuitées au pied de sources chaudes, nous atteignîmes le pied du Descabezado Grande, théâtre malheureux des cinq jours à venir.

Champs de cendres volcaniques

Champs de cendres volcaniques

Nous partions ainsi au matin profitant d’une fenêtre de beau temps inespérée nous offrant un volcan vierge de tout nuages. Et forts de deux mois de crapahutages, nous pulvérisâmes allégrement le temps de montée dans une course folle menée à vive allure par cuisses d’airain d’Alexandre Behaghel qui ne souffrirent plus aucune pause du moment où nous arrimâmes nos crampons jusqu’au sommet du volcan. 3h et 54 minutes nous suffirent donc à avaler les 2000m de dénivelé nous séparant du cratère comblé de neige. Extase et félicité ! Le paysage lunaire du cratère ainsi que les contreforts des Andes se livrèrent à nouveau. Seul le vent qui forcit alors nous arracha à notre contemplation et la descente commença dans l’insouciance de cette belle matinée qui en augurait tant d’autres.

Vue du Descabezado Grande

Vue du Descabezado Grande

Une confortable épaisseur de neige amortissant nos enjambées précéda 500 m plus bas de mauvaises plaques de neige certes peu inclinées mais encore gelées par les rigueurs de la nuit passée. Là-dessus, Alexandre dévissa. La glissade qui semblait grotesque au vu de la pente, se révéla incontrôlable et Alexandre prisonnier de ses dragonnes qui ne lui permirent pas de se rattraper à ses bâtons ne put que s’arrêter dans un craquement sinistre sur son crampon droit.

Savions-nous que le voyage s’arrêtait ici pour lui ?

Pas vraiment dirions-nous , à vrai dire, si cette question nous traversa l’esprit plusieurs fois avant d’être l’objet de maintes spéculations, d’autres priorités nous assaillaient.

Nous essayons d’estimer la gravité de la blessure : entorse, fracture ? La douleur semble s’atténuer rapidement. Impossible toutefois de poser le pied. Il nous faut pourtant rejoindre le camp afin de se mettre à l’abri pour le mauvais temps qui arrive.

Nous poursuivons ainsi la descente 50m par 50m, Alexandre s’appuyant sur nos épaules dans la neige, le sable puis la steppe. 6 heures plus tard nous arrivons au camp. Faut-il alors allumer la balise de détresse et attendre, envoyer Hugo ou Henri chercher du secours à Vilches ou La Mina sachant que la prochaine route se situe à 30km et qu’un bien mauvais temps menace de s’installer dès demain midi et pour trois jours ?

Il s’agit de trancher vite et Hugo partira au petit matin pour la Mina, là où nous avons laissé la voiture, il pourra de là y alerter les secours. Une légère incertitude demeure, il faut qu’il franchisse les 12 km le séparant du col à 2700m redescendant ensuite à la Mina avant l’orage prévu pour 13h. En partant tôt muni du GPS et de la balise de détresse et au vu de notre forme actuelle, cela semble largement jouable.

Hugo au col redescendant à la Mina

Hugo au col redescendant à la Mina

Vendredi matin nous ne sommes plus que deux dans la tente, Alexandre et moi-même, entamant dans la bonne humeur cependant une longue attente qui durera plus de trois jours. La météo, glanée deux jours auparavant nous promet un temps exécrable et pendant que s’abattirent progressivement sur nous les crépitements déchaînés de la grêle et du vent, pendant que Santiago succombait petit à petit sous les assauts de crues décennales, nous devisions beaucoup et mangions peu. En effet, l’espoir d’un sauvetage par hélicoptère, au vu du déchaînement des cieux (il fallût samedi déplacer tous nos effets, Alexandre y compris, en un lieu plus abrité du vent tant les arceaux de la tente qui ployaient sous la violence des bourrasques, menaçaient de se rompre), s’effaça de manière définitive pour le week-end. Dimanche, il neigea dru et à la tombée du soir, le soleil déchira enfin le ciel et avec ses derniers feux du soir crevant la brume arrivèrent le doute, partant, l’angoisse.

Dimanche soir, le ciel découvre un paysage recouvert de neige

Dimanche soir, le ciel découvre un paysage recouvert de neige

Vers 18h, le vent tombé et les nuages se disloquant nous firent espérer un sauvetage au crépuscule. Mais la courte fenêtre de temps nous persuada finalement du contraire et en effet l’hélicoptère ne vint pas. Cependant la question était là et demeurait : que faire si l’hélicoptère, alerté depuis trois jours ne se présente pas demain ? Cela signifierait nécessairement que quelque chose est arrivé à Hugo en chemin. Auquel cas celui-ci doit être dans un état critique, seul depuis 3 jours sous la pluie et la neige.

A 8 h, sortis de la tente, le paysage est méconnaissable. En un jour de neige il est tombé une épaisseur nous allant jusqu’au genou. Pas un souffle ne passe sur la plaine et la neige étouffant toute vie, le silence qui règne est assourdissant. Pénible attente. Nous tendons l’oreille et croyons mille fois entendre les vibrations des pales d’hélicoptère. Faudra-t-il rejoindre Vilches à pied avec toute cette neige et Alexandre privé de sa cheville droite ? Avec ou sans lui ? Nous jeûnons dans cette éventualité.

Nous sommes secourus vers 13h.

A 13h45, l’hélicoptère se pose sur l’aérodrome de Talca. A notre premier pas hors de l’appareil, nous nous rendons vite compte que nous avons mis en émoi la moitié des carabineros de la VIIème région. Les pilotes sortent au garde à vous devant le général de la région du Maule, je distribue des « muchas gracias » à la demi-douzaine de hauts gradés me serrant la main. Puis une nuée de journalistes me pressent de questions que je saisis à moitié, leur répond en conséquence dans un espagnol qui, force est de le constater, n’est pas à la hauteur des évènements. Après avoir débité un galimatias dont l’incohérence se trahit dans la mine désappointée des journalistes, ceux-ci se ruent ensuite sur Alexandre installé sur un brancard qui leur sert le même brouet. Les téléspectateurs de la région du Maule assistant en direct à ce désastre linguistique n’en sauront donc pas plus sur nos aventures.

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Ainsi donc, les évènements se poursuivent dans une ambulance fonçant à tombeau ouvert et dont la route est ouverte par les gendarmes du GOPE (PGHM chilien) armés jusqu’aux dents (allez donc savoir pourquoi !). Ensuite viendra la longue attente à l’hôpital de Talca. Nous croyons fermement à l’entorse, la cheville ne fait plus vraiment souffrir Alexandre et elle a bien dégonflé depuis. Tout ce déploiement de forces armées et de télévision nous met le sourire aux lèvres jusqu’à ce que le radiologue nous annonce une double fracture de la malléole. Nous n’en aurons pas pour 10 jours d’attèle. Quelques coups de fils en France finissent de dissiper nos illusions. Alexandre doit rentrer. La semaine s’annonce peu amusante.

Cependant nous sommes rejoint à l’hôpital par Misael, note hôte de la semaine dernière. Dès que celui-ci a appris par les infos que nous étions coincés au pied du Descabezado, le brave homme n’a pas pu fermer l’œil de la nuit et s’en est allé retrouver Hugo chez les carabineros pour suivre le déroulement du sauvetage.

Il faut ajouter que de son côté Hugo n’a pu que constater, impuissant le volontarisme maladroit des gendarmes chiliens. Vendredi un hélicoptère est annoncé pour 18h. Il est finalement annulé. Samedi une équipe de 7 militaires du GOPE part en mission avec brancards pour nous secourir. Ils sont finalement bloqués par une rivière en crue. Puis on annonce une deuxième expédition munis de chevaux dont la trace se perd dimanche et dont on entendra plus parler. Dimanche, Hugo croit voir la fin du tunnel avec un nouveau décollage (imminent !) d’un appareil à Talca. Avorté de nouveau. Lundi matin, il se prépare à monter seul après l’annulation d’un énième décollage. A 12h enfin, l’engin démarre.

Nous sommes alors à nouveau reçus chez Misael et Patricia en enfants prodigues, le temps d’une soirée où ils nous racontent leurs inquiétudes. Le reste de la semaine se passe entre aller-retour à l’hôpital de Talca, courte visite du site de grimpe désormais enneigé de la valle de los condores, et quelques soirées étudiantes à Santiago avant qu’Alexandre ne parte.

Coup dur pour l’équipe que de laisser partir si tôt celui avec qui nous avons patiemment construit et porté ce projet, qui avait rêvé les mêmes sommets boliviens, les mêmes glaciers de la Cordillera Blanca ainsi que l’Altiplano de l’Atacama.

Quant à nous, le temps perdu au Descabezado puis à l’hôpital de Talca et enfin à Santiago nous a définitivement barré la route du volcan Chillan et du Volcan Antuco. Nous changeons nos plans et décidons de filer au nord au plus vite. Nous pensons déjà à la Bolivie. Il existe au nord du Chili, un magnifique site d’escalade niché à 3500m d’altitude sur l’Altiplano du désert de l’Atacama au pied de volcans hauts de plus de 5000 mètres et pourtant presque vierges de toute neige. Cela semble être un endroit idéal pour se préparer aux hautes altitudes des glaciers du Zongo et du Potosi, tout en se gardant les bras au chaud pour les quelques parois de Huaraz…

Je pourrais même vous parler plus encore de ses fissures de grès rouges ainsi que des fascinants ciels étoilés qui y éclairent nos nuits, mais il est un temps pour tout et les déserts du nord sont un univers qui ne s’écrit qu’après les avoir pleinement parcourus et explorés.

Il vous faudra attendre un peu, bien des choses peuvent encore s’y tramer.