Nous voilà sortis de l’enfer blanc depuis quelques jours déjà et sur la route menant à la Paz ont surgis soudainement les pics énormes de la Cordillera Real (Cordillère Royale !).
Longue muraille séparant deux univers aux antipodes l’un de l’autre : d’un côté l’altiplano, terre aride où alpagas et lamas paissent les touffes d’herbes jaunies, maigre tribu que la vie a arraché à la sécheresse et l’altitude de ces contrées. De l’autre, un pudique voile de brumes infinies recouvre l’enfer vert, cette fois -ci, bien plus féroce et hostile que le royaume Inca et peut être plus hospitalier que les montagnes elle-même. La selva bolivienne, terre de mission jésuite aux confins de l’Amazonie jalouse ses secrets encore mieux que ne le font les pics andins, qui perdirent progressivement leur virginité il y a 50 ans, au rythme des expéditions européennes.

Etrange ville que la Paz. Enfoncée dans un canyon au pied du Huayna Potosi (6088m et prochaine cible) et de l’Illimani (6438m), les riches, vivent à 3300m au fond et les pauvres sur le plateau d’El Alto à 4000m. Ainsi lorsque nous arrivâmes aux abords de celui-ci, le canyon se découvrit brusquement et un paysage d’une sauvage anarchie apparut. Pas le moindre espace qui ne soit habité, seuls quelques pics indomptables se dressent au fond de ce canyon colonisé par des constructions en briques rouges donnant à ce tableau une allure de décor en carton-pâte.
Naturellement le traffic est à l’image de la ville et il nous faudra trois heures pour la traverser, au milieu de bus décorés et sponsorisés en masse par Jésus-Christ notre Sauveur (seulement pour la carrosserie, pas pour les moteurs…), pour atteindre la maison de Patrick Ginot.
Accueil chaleureux s’il en est puisque nous y disposerons d’hôtes particulièrement bienveillants et attentifs. Nous sommes ainsi pendant 4 jours nourris, logés, blanchis, et intégrés à la vie de la famille Ginot.

Arrivée sur la paz, depuis le plateau de El Alto

Arrivée sur la paz, depuis le plateau de El Alto

C’est dans ce cadre que nous entamons les premières expéditions de terrain sur les glaciers du Zongo et de Charquini où il s’agit dans un premier temps de relever l’émergence des balises. Mais l’évolution des glaciers andins fera l’objet d’un article plus complet et plus détaillé, compte tenu des enjeux et du sérieux requis lorsqu’il s’agit de se mettre au service du GIEC.
Ces premières expéditions se déroulent à l’aune d’une amère tourista inévitablement contractée dans un sémillant petit marché bolivien, aux couleurs si exotiques qu’elles nous firent oublier les réflexes sanitaires que nous rappelait Patrick la veille.

Voie des français sur le Huayna Potosi

Voie des français sur le Huayna Potosi

Au cours de ces excursions scientifiques, nous pouvons ainsi admirer le versant Sud-Est du Huayna Potosi barré d’une belle pente de neige à 50-60° menant à une antécime fort élevée déjà (presque 6000m ce me semble). La voie des français, telle est son nom, en AD+/D suit un itinéraire qui nous semble assez similaire aux voies recensées sur les autres pics des Andes, et d’après Patrick Ginot, est tout à fait accessible techniquement (puisqu’il en a réalisé l’ascension en solo après un test d’accu raté !). Autant de raisons qui nous la font apparaître comme un test intéresssant à la fois en terme d’acclimatation (sommet à 6000m) ainsi qu’en terme technique puisque notre expérience en course d’alpinisme de neige est relativement maigre.
Nous partons donc en début d’après midi pour le Zongo, après avoir préparé les balises à planter/réimplanter pour la semaine prochaine. Nous arrivons bien tard au pied du glacier et partons précipitamment pour le camp de base situé à 5200m que nous atteignons à la tombée de la nuit. Nous y passerons une nuit très médiocre, due aux effets de l’altitude que nous pensions après tout ce temps passé en hauteur avoir pourtant domptée. Las, les pâtes mal cuites au thon/sauce tomate pèsent sur les estomacs pendant que le rythme cardiaque imposé par l’altitude nous tient en éveil la majeure partie de la nuit, de concert avec les ronflements continus de la compagnie de militaires boliviens. Au refuge, la plupart des occupants empruntent très tôt (2h du matin) la voie normale pour atteindre le sommet (horaire excessif par ailleurs). De notre coté, après avoir appris que 2 cordées partaient sur la même voie vers 2h, nous avons jugé plus sage de partir deux heures plus tard, évitant ainsi de réaliser l’ascension de nuit et d’encombrer la voie.
Il est 1h du matin quand la compagnie militaire se réveille bruyamment. Nous goûtons donc pendant plus d’une heure une ambiance potache de caserne bolivienne (rires, blagues, lampes frontales dans les yeux pour voir si tous les copains sont bien réveillés), ambiance qui coïncide naturellement avec le début de notre assoupissement. Il nous faudra (surtout à Hugo, hors de lui dans ce genre de conditions) une bonne dose de self control pour ne pas réclamer à grand cris un peu de silence au risque de compromettre définitivement les deux heures de sommeil restant.
3h15 donc. Deuxième mauvaise surprise. Alors que nous préparons un exécrable porridge, la cordée de suisses qui s’apprête à partir nous annonce qu’elle aussi part sur la French Route, et ceux-ci ont 20 minutes d’avance. Nous allons donc subir des coulées de neige et de glace pendant toute la montée. Cela plus une remarque ironique sur la qualité des petits déjeuner à la française alors que nous sommes attablés à la pire ration d’avoine jamais préparée achève de me mettre d’une humeur noire. De plus, j’observe qu’ils ont emmené bien plus de broches à glace que nous ainsi que des ancres à neige. Aurions-nous sous-estimé la difficulté de la voie ? D’après Patrick, il s’agissait de taper le couloir tout droit…
4h30. Nous partons en trombe du refuge, les lampes frontales des suisses se rapprochent. Ils nous seront malgré tout bien utiles car dans cette nuit sans lune, il nous est impossible de trouver le début de la voie, arrivés bien trop tard hier, nous n’avons pas eu le temps de bien étudier l’approche. Nous les suivons un instant puis, lorsque nous parvenons à distinguer la rimaye annonçant le couloir nos virons de bord et piquons plus haut vers un autre groupe de crevasses pour y parvenir plus directement. A l’approche de la rimaye, l’altitude commence à se faire sentir sérieusement. Les 50 petits mètres de dénivelé nous séparant de la rimaye me coûtent cher. A 5700m, le froid se fait de plus en plus vif et mord violemment. Qu’importe, le groupe de suisse est largement derrière et la pente finale s’offre à nous vierge de toute trace.

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Je passe la main à Hugo qui entame les 300m de pente après un passage délicat de rimaye (il fallût s’y reprendre à deux fois après que hugo se retrouva pendu à son piolet, le petit pont de neige ayant lâché). Les premiers mètres déjà ne se laissent pas faire, et les 50 mètres précédents n’étaient pas seulement le fruit d’une approche à marche forcée. Malgré l’acclimatation, l’altitude ne nous fait pas de cadeaux. Il est 6h30 et derrière nous le soleil embrase l’épaisse couche de nuages qui recouvre l’Amazonie. Cependant, nos mains constamment au contact de la neige gèlent vite et nous entrecoupons notre progression de pauses régulières afin de reprendre notre souffle et revivifier doigts et pieds. Peu à peu, les pauses s’intensifient alors que le sommet lui ne semble approcher qu’à contrecœur. Chaque dizaine de mètres nous épuise de plus en plus et la pente se raidit cependant que Hugo négocie vaillamment toujours en tête une plaque de glace. Nous nous sentons pourtant toujours en sécurité sur nos crampons. Après ce délicat passage, je reprends la tête de la cordée. A ce stade, il nous reste plus que cent mètres, mais pour trente secondes d’effort, il nous faut reprendre notre souffle autant de temps. L’aridité de l’air nous déssèche la gorge et paradoxalement, nous sommes trop attaqués pour gratter la neige et poser des broches afin de s’y reposer. Trop long et le sommet n’est désormais plus loin. En dessous les suisses sont bien loin, ils tirent des longueurs. Somme toute le plus simple reste de sortir au plus vite. Nous cessons alors de scruter la cime, progressons deux mètres par deux mètres et au bout d’une vingtaine de minutes, nous touchons au but. Non sans une petite frayeur sur les cinq derniers mètres de neige qui sonnèrent bien creux..

Henri en tête sur les 100m restant jusqu'à l'antécime

Henri en tête sur les 100m restant jusqu’à l’antécime

Hugo juste avant la sortie

Hugo juste avant la sortie

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Juchés sur l’arrête pré sommitale, nous reprenons nos esprits tant bien que mal. Si techniquement les problèmes furent légers, j’ai rarement atteint si vite et si violemment un tel degré d’épuisement. Nous redescendons quelques mètres à une sorte de col pour reprendre des forces et surtout s’hydrater. Le simple fait de boire de l’eau et de manger quelques gateaux nous donne la nausée. Le sommet n’est pourtant plus qu’à une arrête près. Mais pour l’atteindre, il faut franchir un raidillon de plusieurs mètres assez exposé et suivre précautionneusement le fil d’une arrête bordée de chaque côté par de (très) raides pentes. Nous choisissons de la contourner finalement par l’ouest afin de rejoindre la voie normale. Triste décision tant d’un point de vue moral que physique. Nous redescendons bêtement 200m de dénivelé pour en gravir à nouveau 300. Ce dernier ressaut se comporte de deux virages qui seront un chemin de croix des plus atroces. Trois mètres par trois mètres. Telle fut notre progression jusqu’au sommet du Huayna. A 200m de la cime, je rampe littéralement sur le chemin, m’accrochant aux pénitents qui le bordent, et comble de l’ironie, nous recevons les encouragements bienveillants des militaires boliviens bedonnants qui redescendent. Qu’importe, nous n’avons plus vraiment l’énergie de leur planter nos piolets dans l’œil, nous verrons cela à la descente.

Au sommet du Huayna, avec l'Amazonie en arrière plan

Au sommet du Huayna, avec l’Amazonie en arrière plan

Selfie sommet

Selfie sommet

6088m, 10h42. Du haut du Huayna, nous nous asseyons et tentons de profiter du spectacle. Etrange sensation que ce sentiment d’en avoir trop bavé pour apprécier cette vue. Comme toujours, la montagne nous récompense pourtant. Au nord, d’autres 6000 se rient de nous, à gauche et à droite de ceux-ci, l’Altiplano et l’Amazonie s’ignorent. La séparation est frappante : mer de nuage d’un côté, plateaux rouges et jaunes de l’autre. A cette époque de l’année les nuages amazoniens sont en dessous de l’Altiplano et il faut toute la chaleur de la saison des pluies pour que ceux-ci enflent et débordent ces immenses murailles. Quoi qu’il en soit nous ne traînons pas. Il faut se débarrasser de cette enclume coincée quelque part entre l’hippocampe et le lobe frontal. Cela se passe comme attendu. C’est fastidieux et n’arrange pas vraiment l’état de forme, surtout celui d’Hugo. Arrivés à 13h au refuge, nous nous endormons sur un caillou. Quelques heures plus tard, un peu remis, je presse Hugo encore sonné de manger un truc et de redescendre à la voiture pour y retrouver un milieu plus propice à la cure de repos que nous allons
nous infliger.

Finalement à 6h du soir nous garons Bertha devant la lagune surplombée par le Huayna Potosi vaincu, mais d’une victoire à la Pyrrhus. A 6h30, nous sombrons délicieusement dans la nuit noire du sommeil des justes.

Le Huayna Potosi de nui depuis le bivouac

Le Huayna Potosi de nui depuis le bivouac