Nous entrons en Bolivie par une toute petite porte. Au pied du Grand Licancabur, volcan dont l’imposante stature fixe d’un œil sévère l’Atacama chilien, se trouve une petite bicoque misérable, à 4500m d’altitude. Ruine ou bergerie ? Qui aurait l’idée d’élever quoique ce soit ici. Nous sommes 2000 mètres au dessus du salar chilien, au pied des volcans qui dominent l’immense plaine de San Pedro de atacama.
Cette masure délabrée, c’est le poste frontière bolivien, porte d’entrée vers un autre monde autrement plus surprenant que ce que nous avons vu au chili. Il faut dire que nous abordons ce pays par une porte dérobée et magique, celle du Sud Lipez. Désert parmi les déserts. L’extrême pointe sud de la Bolivie ne voit point passer de pluie, c’est une solitude de pierres et de sable, de volcans et de lagunes, de feu. Figé par le froid mortel de nuits de glaces, le Lipez se réveille au matin, déjà brûlé par un soleil de plomb, déjà asséché par les vents d’ouest et endure ces supplices jusqu’à ce que le soir vienne l’en délivrer. Nous entrons sur la pointe des pieds dans cet étrange contrée du globe, et contemplons avec délices ces silencieux décors. Nous laissons la voiture au pied du Licancabur et passons une nuit troublée par une énorme lune surgissant de l’Est sans crier gare ainsi que des effets des hauteurs (4500m de l’alttitude) du Lipez. Dans cet état nous ne tenterons pas le volcan demain. 5900 mètres me semble être une hauteur un peu folle pour moi qui n’ait atteint qu’avec peine le Mont Blanc l’été dernier et pour Hugo qui n’a à son actif qu’une ribambelle de 3000 alpins.
Nous passons donc la journée suivante dans la chaleur douillette de la voiture, n’en sortons que pour préparer une savante pôelée de légumes sous les ordres de Vianney, et terminons la soirée par une petite marche méditative au pied du volcan faisant face au Licancabur.

Les premiers paysages du Lipez

Les premiers paysages du Lipez

Le ciel s'embrase au dessus du Licancabur

Le ciel s’embrase au dessus du Licancabur

Nous partons dès que le soleil nous le permet, et entamons l’interminable moraine commençant à 5000m et terminant au sommet. L’ascension se déroule sans œdème notoire, les difficultés à respirer vont croissantes et nous alternons les périodes de mieux et de moins bien. Le cerveau ainsi atrophié par le manque d’oxygène, Hugo se décide à ne pas prendre le sentier pourtant tout à fait correct et s’obstine à monter tout droit dans un névé à 40°. Incrédule, je dois ainsi attendre 15 minutes pour que celui-ci finisse par me rejoindre, dans un état second, 200 mètres en dessous du sommet. Ceux-ci se révèlent particulièrement compliqués et le mal de crâne finit par s’imposer au fur et à mesure que nous touchons au but. Mètres par mètres, affalés sur les rocs bordant le chemin pour reprendre haleine, nous parvenons au cratère, quatre heures après avoir quitté la voiture. Nous pouvons y admirer une fois de plus, l’Atacama chilien, le Sud lipez au nord ainsi que la chaîne de volcan qui sépare ces deux mondes. Après s’être repus de ces spectacles, nous absorbons un doliprane et nous hâtons de redescendre afin de se libérer de cet étau qui nous enserre le crâne.

Sommet du Licancabur

Sommet du Licancabur

L'on exulte au sommet du Licancabur

L’on exulte au sommet du Licancabur

Arrivés à la voiture, nous sommes désagréablement surpris par l’absence de Vianney et l’impossibilité d’ouvrir une voiture fermée à clé, celles-ci trônant sur le siège du conducteur, bien visibles, à l’avant de la voiture. Perplexes, nous imaginons un certain temps divers scénarios qui pourraient expliquer ce troublant état de fait. Puis, nous essayons de crocheter les serrures au moyen d’un coupe ongle, sans résultat.

Tentative infructueuse de crochetage de serrure

Tentative infructueuse de crochetage de serrure

C’est au moment où, résignés et excédés, nous envisageons la possibilité de briser une vitre, que nous voyons notre bon Vianney débouler l’air bonhomme et empreint de cette jovialité dont il ne se départit qu’en cas de situation véritablement critique (un guacamole raté, ou assaisonné de sauce chimique). Il nous explique ainsi que n’ayant pu mettre la main sur les clés de la voiture, il a pris les clés de rechange au fond de la boîte à gants… Soulagement et consternation. Nous pouvons continuer le voyage.
Le Sud Lipez se découvre au grès des cahots et des nids de poule qui truffent ses pistes. Paysages d’une autre planète, les montagnes de pierres se parent d’une multitude de reflets consécutifs à la présence d’une diversité sidérante de métaux présents dans leurs flancs. Au milieu de ce désert se dressent, comme sortis de terre, intemporels et incongrus, des formations rocheuses déformées par les assauts du vent. Plus loin nous accueillent d’autres lagunes à priori inhospitalières mais pourtant peuplées de flamands roses se nourrissant de micro organismes.

paysages du Sud Lipez

paysages du Sud Lipez

C’est donc au pied de la Laguna colorada qu’après avoir découvert un canyon dont la roche similaire à celle de Socaire semble grimpable, que nous entamons ce que nous estimons être la partie de pétanque la plus haute du monde jamais jouée. Le soir tombant nous nous réfugions dans le canyon où nous fêtons la découverte d’un nouveau spot de grimpe bolivien en sabrant une bouteille de rouge qui viendra agrémenter une soirée musicale qui en plus de nous épuiser, épuisera la batterie de la voiture. Ce dont nous nous rendrons compte au petit matin après avoir ouvert deux belles fissures à 4900m dans cette magnifique quebrada. Il faudra donc détourner un 4×4 rempli d’italiennes ravies de pouvoir mitrailler le lieu de leur smartphone à moult renfort de selfie afin de relancer la voiture et de pouvoir doucement sortir du lipez. Non sans de sérieux dégats, l’attache du coffre a lâché, le pot d’échappement se ballade sous la carlingue de la voiture et le salar d’Uyuni nous attend avant de pouvoir faire réparer quoique ce soit.

L'équipe aux geyser de sol de manana

L’équipe aux geyser de sol de manana

hugo crochet ouvre une fissure dans le canyon de la laguna colorado

hugo crochet ouvre une fissure dans le canyon de la laguna colorado

D’ailleurs nous y entrons. Par une mine de sel certes, mais l’immensité blanchit et fond rapidemment les ballets des camions dans un horizon qui finit par se confondre dans la brume de l’atmosphère. Nous conduisons tout droit, roulons à tombeau ouvert sur 120 mètres d’épaisseur de sel. Jusqu’à ce que le moment jugé opportun, nous pressons le frein de la voiture et nous arrêtons au milieu de ces hexagones de sel blancs. L’impression de solitude et d’immensité est saisissante. Cette mer de sel géante bordée de volcan et balayée par un vent constant est difficilement appréciable par les sens. La nuit avant que la lune ne se lève, nous marchons dans un brouillard noir et silencieux qui pourrait être clos par un mur invisible. Les deux photographes m’accompagnant s’en donnent à cœur joie et rivalisent d’ingéniosité pour immortaliser ces instants.Beau décor pour un anniversaire de 23 an pour lequel mes compagnons m’ont concocté un déjeuner royal agrémenté d’un vin bolivien des plus fin! Photos à suivre…

Petit repas en toute décontraction au beau milieu du salar

Petit repas en toute décontraction au beau milieu du salar

Douce somnolence

Douce somnolence

La nuit durant, nous levons l’œil par intermittence pour saisir le spectacle nocturne de la lune illuminant ce miroir géant. Pas trop tout de même, car les températures descendent bien bas tout de même en ce mois de mai. Le lendemain nous fonçons tout droit en direction du mont Thunupa pour aller chercher en haut de ce volcan un point de vue promettant d’embrasser toute l’étendue salée sur laquelle nous roulons depuis deux jours. Pour l’anecdote, le véritable nom du salar est Salar de Thunupa, une légende dont il me semble avoir déjà oublié la teneur en fait la figure féminine et féconde de la région.
Le paganisme encore vivace des différentes tribus boliviennes attribuent de toute manière à chaque mont ou volcan une légende et un âme qu’il convient de ne point troubler. Ainsi les équipes de glaciologues de l’IRD durent se plier à un rituel sacrificiel (un alpaga fut immolé devant une équipe de glaciologues peinturlurés par le chaman local) avant d’aller forer le sommet du Sajama (faire un trou dans la tête du Dieu, vous rendez vous compte !). Naturellement l’année suivante, l’El Nino le plus sévère s’abattit sur l’Amérique du Sud (1997). Il en résulte qu’aujourd’hui les équipes de l’IRD sont encore et toujours persona non grata à Sajama, elles qui firent s’abattre la colère du Dieu sur la région pour avoir violé son sommet.
Nous entreprenons ainsi à notre tour de transgresser le mythe local en marchant à grand pas vers le sommet du volcan situé environ à 5200m. Alors que nous longeons ses sublimes flancs colorés de multiples coulées de cuivre et d’étain, nous progressons en le savant vers un des plus beaux panoramas que nous avons pu voir en Amérique du Sud. Le sommet nous découvre une autre immensité blanche de l’autre côté d’un isthme. Le soleil brûle ses derniers feux sur les abords de cet ilot volcanique perdu en mer pendant que nous touchons au but. Nous nous perdons quelques dizaines de minutes dans cette vue jusqu’à ce que les lumières se ternissent et redescendons dans le crépuscule jusqu’à la voiture. Nous passons une dernière nuit sur le Salar avant de rejoindre la très touristique mains néanmoins assez authentique ville de Uyuni où nous plongerons enfin pleinement dans la vie bolivienne, sa musique, ses garages anarchiques et ses saltenas aux salmonelles diverses et variées…

A l'approche de la cime du Thunupa

A l’approche de la cime du Thunupa

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