La Paz, 16 ou 17 juin 2016 je ne sais plus. L’équipe de glaciologues avec qui nous avons travaillé ces dernières semaines nous convie a un pot de départ fort sympathique durant lequel Henri régurgitera un audacieux « choripan » sereinement absorbé à midi. Cette défaillance momentanée profitera ainsi a Aymeric et Hugo qui le délesteront prestement de son plat de lasagne désormais orphelin. Maintenant largement acclimatés , nous nous tournons vers d’autres horizons montagneux. La cordillera real, très sèche cette année en raison d’un El Nino de l’hiver passé qui vint diminuer drastiquement les précipitations de la saison des pluies qui remplument habituellement l’épais manteau neigeux recouvrant ces montagnes aux abords de la saison sèche. La mousson escomptée n’est pas arrivée cette année donc , et les balises de 10m de haut plantées l’an précédent et gisant désormais sur cette grisaille gelée et crevassée témoignent du rude coup porté par ce dérèglement climatique de plus en plus fréquent . Dans l’attente d’une information fiable sur les conditions en présence nous errons dans la Paz, entre le garagiste de l’IRD pour remettre sur pied la voiture et les boutiques de métallurgistes boliviens afin de se faire confectionner quelques pieux à neige qui ne nous seront vraisemblablement d’aucune utilité réelle. Notre rencontre avec Sebastian Rojas, demi frère de Matias (grimpeur rencontré à Socaire) sera ainsi décisive quant à notre future destination. Sebastian, aspirant guide chilien sympathique et ouvert (et un peu barré aussi), nous parle ainsi d’un eldorado de la grimpe bolivienne. La cordillera de Quimsa Cruz. Énième barrière rocheuse entre la selva et l’Altiplano, cette cordillère, très peu parcourue car ne comportant aucun 6000 représente d’après Sebastian le futur de la grimpe bolivienne. Il s’agit, après avoir pénétré dans la vallée de se saisir d’une des nombreuse lignes de fissures striant ces faces de granite et d’y ouvrir une voie sur coinceurs aussi simplement que si la voie y eut déjà été tracée. Aventure et exploration garantie! Les topos achèvent de nos enthousiasmer et nous partons le lendemain  en direction de cette cordillère énigmatique plein d’espérance en nos capacités à enrichir le topo-guide de Sebastien.

Le route est épouvantable (mais belle).

Paysage de Bolivie à l'approche de Quimsa Cruz

Paysage de Bolivie à l’approche de Quimsa Cruz

200km de distance pour 6h de voiture sur des pistes dont la qualité se dégrade au fur et à mesure que nous plongeons dans les méandres de ces infinies terrasses s’échelonnant entre 4900m et 2800m d’altitude. Après 4h de montagnes russes nous atteignons le très sinistre village minier de Viloco où nous passons une première nuit assez froide, pour réaliser au petit matin que la vallée indiquée sur le menu griffonnage laissé par Sebastien ne correspond pas. Nous perdons une matinée à errer à plus de 4000m d’altitude sur les flancs de cette Cordillère avant de frapper à la porte de la vallée du Monte Saturno. L’excitation est à son comble et nous profitons de l’après midi pour aller repérer les faces et élire les lignes qui seront dignes ce notre intérêt pour les 3 jours à venir.

Les Cornes du diables (paroi au fond) sous l'égide d'une lune qui nous accompagnera toute la semaine

Les Cornes du diables (paroi au fond) sous l’égide d’une lune qui nous accompagnera toute la semaine

Encore un coucher de soleil :)

Encore un coucher de soleil 🙂

 

La marche d’approche exige cependant de passer un col à 5000m après 600m de dénivelé. Pénible rappel de l’altitude à laquelle nous nous trouvons. Mais de l’autre côté les faces apparaissent  comme promis, veinées de fissures qui semblent pourtant bien herbeuses. Nous redescendons dans la soirée les 600 mètres avec en tête la répétition d’une voie relativement modeste de 5 longueurs en face sud d’une paroi nommée Tenazas, afin d’y explorer les possibilités adjacentes à la ligne. Cette première ascension sera une expérience au goût amer. La très fastidieuse et épuisante approche nous amène au pied d’un mur somme toute fort laid, et surtout déjà à l’ombre, ce qui à 5000m de haut préfigure de sales onglets que nous n’éviterons pas. La voie s’élève dans une fissure herbeuse peu amène. Hugo commence de s’élever dans la première longueur. Mais nous cherchons en vain le pur granite promis par Sebastian, ne trouvant qu’herbes, granite friable et moussu. L’escalade s’enchaîne dans une fissure décharnée qui finit par s’amender dans sa dernière longueur en nous proposant un dièdre relativement propre et agréable.

Henri dans le dièdre final

Henri dans le dièdre final

Fameux onglets!

Fameux onglets!

De cette journée nous en tirons donc plusieurs conclusions. Premièrement, s’abstenir de grimper à l’ombre. Le prix à payer en est assez pénible. Secondement, se rendre à l’évidence qu’il va falloir composer avec des conditions rocheuses pas aussi idylliques qu’annoncées. Troisièmement, se résigner à installer un camp haut avec eau et nourriture afin d’éviter une épuisante marche d’approche tous les matins. Quartement, il faut impérativement tenter cette ligne qui fend la Grande Muralla, face attenante aux Tenazas, et par conséquent baignée de soleil toute la journée.

Nous repartons donc au matin, chargés d’eau et de nourriture pour les jours à venir (deux en fait) et atteignons bien tard le pied de la voie. Malgré nos trois semaines d’acclimatation, évoluer à 5000 mètres avec de lourdes charges reste une pesante et fastidieuse besogne. Aymeric, seulement en Bolivie depuis une grosse semaine peine encore plus. Ce n’est que vers 11h que nous abordons, perplexes, la première longueur.  C’est à nouveau un beau laideron que voilà, mais elle nous mène au pied du dièdre objet de tous nos regards. Malheureusement, la suite semble être du même tonneau et pendant qu’Aymeric pousse des petits cris rauques à mesure qu’il progresse au dessus de protections incertaines, nous ne percevons de sa lutte qu’une fine pluie de gravillons et de mousse. Nous nous emploierons donc allègrement, tirant à force dégaines et coinceurs, avant de pouvoir le rejoindre. Belle prestation mentale de Monsieur du Boullay qui ne nous rassure pas cependant pour la suite. Cette voie est donc définitivement ignoble.

Henri, juste avant le but...

Henri, juste avant le but…

Mais l’orgueil nous commande de tenter la troisième longueur et de se jeter à nouveau dans cette touffue fissure qui ne se lasse pas de nous donner de pénibles sueurs froides tant les protections sont peu sûres, les prises, hésitantes et friables. Il faut pourtant s’y coller et après les courbettes et autres politesses de rigueur, je pars dubitatif dans ce troisième round. Naturellement, le miracle ne se produit pas et les premiers mètres font fidèlement échos à ce qui précédait. Jusqu’à ce petit ressaut où les choses se corsent. Il faut réellement engager. Le triplage du dernier point de protection ne m’empêchera pas de voler dessus dans un nuée de granite explosé. Suite à quoi je finis bon an mal an par atteindre le spit foré quelques mètres au dessus. Excédé par cette grimpe moche, difficile et stressante, je jette l’éponge en voyant ce qui m’attend par la suite. Et devant le peu d’empressement de mes collègues à reprendre le flambeau, je pose un très gracile maillon rapide (sorte d’anneau) sur ce spit et nous entamons les rappels. Peu de regrets en bas. Ce qui est pour le mieux car, vu la froideur de la nuit nous attendant, il vaut mieux avoir l’esprit tranquille afin de grapiller quelques précieux moments de sommeil. Comme tous les soirs à 18h, la nuit tombe et peu de temps après il nous faut  nous retirer dans nos cocons afin d’affronter les rigueurs de cette nuit de pleine lune.

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Le café en poudre du petit matin peine à nous revigorer. Engourdis par le froid, l’altitude, et une nuit maussade. C’est l’histoire d’une lente décrépitude morale et spirituelle qui s’achèvera aujourd’hui dans l’ouverture d’un médiocre toit de granite poussiéreux. Cette équipée à Quimsa Cruz vire au fiasco et ne sera sauvée que par la réalisation d’un magnifique rappel sur noeuds coincés dans la roche (et magnifiquement triangulés par Sieur du Boullay) afin d’éviter en sus de cela de perdre du matériel dans un coin aussi laid. L’Odyssée de ce voyage se terminera dans l’angoisse après que l’interminable piste traçant les flancs de ces monts finisse par avoir raison du convertisseur de la boîte de vitesse, qui nous fit poursuivre les 100km restants dans un concert de cliquetis dont l’origine alors inconnue ne nous laissait pas d’entrevoir une réparation pénible et onéreuse. Perspicaces pressentiments s’il en fût. Le garagiste se fit plus explicite:500 euros plus une semaine d’arrêt pour la voiture…

Relais sur noeuds!

Relais sur noeuds!

Nous finissons la journée par deux longueurs de 5 sur un totem en plein vent.

Nous finissons la journée par deux longueurs de 5 sur un totem en plein vent.