Nous violentons alors à nouveau la voiture pour l’amener au pied de la Laguna Paron. Nous forçons ici pour la première fois les portes de la Cordillère Blanche. Le goulet par lequel nous y accédons s’entoure de parois colonisées par une végétation luxuriante qui, avec la hauteur, fait place à un environnement de plus en plus minéral. Au fond surgit l’Artesonraju, les faces de Caraz, la pyramide de Garcilaso et enfin sur notre droite le Huandoy, immense géant au pied d’argile qui fait un tonnerre du diable tant les séracs s’effondrent dans des avalanches de pierres et de glace. Le Sphinx est également apparu derrière nous. Large et massive éminence gardant l’entrée de la vallée.

Le Huandoy, vu du camp de base du Sphinx

Le Huandoy, vu du camp de base du Sphinx

Nous jouons ce soir un fameux coup de poker. Il est 15h quand nous arrivons l’entrée de la Laguna Paron où nous laisserons la voiture. Trois heures sont nécessaires ensuite pour atteindre le camp de base et il serait bon de jeter un coup d’œil à la paroi avant de se jeter sur 750 mètres de verticalité à l’aube. Nous nous pressons donc aussi vite que possible mais ne partons qu’une heure trente plus tard suivants, suspicieux, le chemin sale et mal balisé qui monte à pic dans une moraine difficile. De chemin en fait, il fut difficile d’en distinguer un clairement dans cette abrupte pente rocailleuse qui finit par nous amener sur une arrête coincée entre deux parois. ll est 18h et l’Esfinge se dresse derrière ses murs dans la lumière du soir. Le pari semble raté. Après une tentative de contournement de cette face, il faut allumer les lampes et nous commençons de grommeler. Il faut trouver un autre passage, même dans l’obscurité aucun échappatoire ne se dessine qui pourrait nous permettre de franchir un col et de retomber au pied du Sphinx. L’heure tourne. 30 minutes plus tard Aymeric déniche une rampe qui nous permettra de passer de l’autre coté. Nuit noire maintenant. Et nos espoirs d’atteindre le camp de base se sont désormais tout à fait éteints. Il nous reste à sortir nos affaires de bivouacs et à dormir au milieu de cette moraine désormais indéchiffrable. Le camp n’est peut être pas loin, 100m, 200m, ou bien 30m même, mais dans cette nuit sans lune nous pouvons continuer allégremment à errer dans ce dédale pendant des heures, nous n’estimons à pas grand chose nos chances de tomber dessus. En sus, il est trop tard pour tenter l’ascension demain. Le petit matin nous donne raison et le camp de base à 30 minutes encore nous met nez à nez avec un couple d’américains rencontrés à Hatun Machay. Ceux-ci ont mis également 4h à atteindre le camp, mais avec 2 porteurs censés connaitre les lieux…

Ainsi donc le Sphinx est là et, au vu de la longueur de la voie, il serait bon d’aller tâter des premières longueurs. Nous y envoyons Sieur Crochet entamer les 3 premières dont il aura la charge demain selon une répartition simple mais efficace: L1 à L6 pour Hugo, L7 à L12 pour Henri, L 13 à L18 pour Aymeric. Celles-ci présentent peu de difficultés mais nous y laissons tout de même le matériel en place et décidons de les réaliser en corde tendue demain de manière à économiser 1h.

Henri et Aymeric au petit matin dans les 3 premières longueurs du Sphinx

Henri et Aymeric au petit matin dans les 3 premières longueurs du Sphinx

Hugo, dans la cinquième longueur

Hugo, dans la cinquième longueur

Monsieur Crochet, sixième longueur

Monsieur Crochet, sixième longueur

ça jamme !!

ça jamme !!

16h, sommet de l'Esfinge

16h, sommet de l’Esfinge

A 6 h du matin, la longue course commence et les longueurs défilent sans poser de soucis techniques majeurs. Que raconter là ? Lorsque nous touchons au but, vers 4h de l’après midi après avoir avalé 19 longueurs et 800m de dénivelé, nous sommes surpris par le peu de résistance qu’offrit la voie. Les cruxs, deux toits en 6b ont été franchis sans problèmes par la cordée et les 6 dernières longueurs dont l’itinéraire vague et incertain nous paraissait être le défi majeur de la voie se sont finalement laissées apprivoiser docilement. Seule l’avant dernière longueur peu protégeable a donné quelques sueurs froides à Hugo parti en tête. (Aymeric prédisposé à partir en tête a malheureusement connu les affres de problèmes intestinaux persistants qui l’ont conduit à laisser la main sur cette longueur). A 18h, après quelques rappels, nous sommes en bas, pas aussi exténués que nous l’eussions pensé mais ravis d’avoir vaincu la bête. Nous avons ainsi cheminé pendant une douzaine d’heures dans de magnifiques faces orangées de granite, et si notre itinéraire évitait ces murs raides, ils n’en ont pas moins laissé une forte impression sur la cordée quant aux possibilités nombreuses qu’offre cette face. A ce titre nous rencontrerons quelques jours plus tard une cordée d’espagnols faisant route vers le Sphinx dans le but d’y ouvrir une nouvelle ligne. Nos regards se tournent maintenant vers les faces enneigées qui nous surplombent depuis trois jours déjà et dans lesquelles il s’agit de trouver cette fameuse ligne de mixte.

Photo concept au bivouac

Photo concept au bivouac

Nous regagnons la voiture, saisi par l’amertume de n’avoir su trouver l’évident sentier qui nous y ramène. 10 mètres de plus suffisaient pour se remettre sur un chemin tracé et balisé comme un sentier de parc alpin…

 

La Pyramide de Garcilaso

La Pyramide de Garcilaso, vue de la Laguna Paron

La Pyramide de Garcilaso, vue de la Laguna Paron

Celle-ci porte son nom à merveille. Seul défaut à son physique plutôt gracile, une grosse verrue de glace pendouille non loin de son sommet et menace avec ses quelques tonnes de glace en suspension, tout le couloir central. Nous allons donc tâcher de trouver une voie à travers une bande rocheuse rejoignant l’arrête sommitale. Mais nous ne nous faisons que peu d’illusions quant à nos chances de parvenir au sommet car l’arrête est déchirée par de conséquentes corniches de neige qui la défigurent et se prolongent en de longues trainées d’ice flûte (succession de pics de neige sur les arrêtes séparant deux couloirs de neige formant une barrière difficile à franchir). La barre doit mesurer 500m de haut et je pense que celle-ci ne se laissera pas faire. De plus, peu d’autres options s’offrent à nous. Les propos hésitants et contradictoires des guides péruviens nous laissent sceptiques quant à la fiabilité de leurs dires et nous doutons un peu de la qualité des conditions cependant la face est à l’ombre la majeure partie de la journée et à titre personnel, je pense que en cherchant un peu nous y trouverons un plaquage de glace conséquent. Il est bien possible que nous nous amusions dedans. La marche d’approche est splendide d’autant que facilitée par le transport des objets lourds en packrafts et nous dormons le premier soir au pied du grandiose cirque composé de l’Artesonraju, de la pyramide elle même, de l’impressionnant Chacraraju (un des sommets les plus difficiles de la Cordillera Blanca) et des grandes lignes de Caraz.

La magnifique Chacraraju

La magnifique Chacraraju lors de l’approche

Lundi 11 Juillet, 5000 mètres. Camp de moraine de la Pyramide de Garcilaso. Hugo et Aymeric sont partis repérer les conditions et les lignes sur le glacier pendant que je me remets d’une marche d’approche qui m’a étrangement complètement séché. Les nouvelles qu’ils en ramènent sont peu réjouissantes: quasi pas de glace, de la neige molle et poudreuse. Il faut se résigner à entreprendre un modeste couloir de neige de 3-4 longueurs. La tentation est même là de traîner un peu demain matin mais nous sommes finalement au pied du couloir sur les coups de 6-7h. Décision somme toute inappropriée si l’on considère la suite des événements, à savoir que la première longueur nous confirme les constatations de la veille. Le couloir n’est pourtant pas raide, passe donc, et nous ne voulons pas vraiment avoir le sentiment d’avoir fait tout ce chemin pour rien. Voici donc comment, en haute montagne, au Pérou, à 5500 mètres de haut, l’on se met dans la mouise. Nous poursuivons les longueurs (parait que yen a que trois…) de 60m qui s’enchaînent sans que l’arrête ne se rapproche vraiment.. Bien. Pas de glace=pas de possibilité de rappel sur abalakof= pas de redescente possible à moins d’y laisser du matériel et nous nous persuadons que nous redescendrons de toute façon par l’arrête. Pendant ce temps Aymeric poursuit les longueurs en tête, suppléé de temps en temps par Henri, longueurs qui supposent un certain engagement. Enfin nous saisissons la bêtise de notre entêtement lorsque au bout de 300 mètres de couloir, Aymeric se trouve face au ressaut final, brassant  dans une poudreuse infinie une neige ne dévoilant aucune formation glacière et par là aucune protection possible. Quinze mètres de terreur pour notre compagnon de cordée donc et pour nous aussi, assis dans notre petite grotte et tenaillés de questions que nous aurions dû nous poser bien avant à savoir: et si l’arrête ne redescendait pas ? et même si l’arrête redescend, comment nous assurera Aymeric dans cette poudreuse ? Comment redescendra t il s’il ne peut faire d’ancrage ?

Aymeric en tête dans la Pyramide

Aymeric en tête dans la Pyramide

A cela s’ajoute ses râles périodiques et des coulées de neige continues. Il crie quelque chose et nous n’entendons rien, l’angoisse nous noue la gorge bien vite. De mon côté à l’assurage, je m’attends à une chute à tout moment. Au bout d’une heure, Aymeric réapparait. L’arrête ne passe pas et il faut redescendre par la voie. Malgré la mauvaise nouvelle nous sommes bien heureux de le voir ressurgir. Il a réussi à descendre sur un bout de glace et une lunule derrière une corniche. Nous entamons alors une succession de rappels où il s’agit de se creuser la tête afin de laisser le moins possible de matériel tout en assurant une sécurité maximale et en économisant notre temps. Car il est déjà 15h. 3h devraient nous suffire mais les minutes filent quand il s’agit de fabriquer ses relais. A ce jeu là, l’avant dernier rappel gagne la palme du temps perdu. Ici le rocher se délite de partout et nous devons y laisser notre plus belle pièce: un friend Black D X4 neuf à 75 euros au milieu des lamentations de Hugo, inconsolable.

Aymeric part à l'assaut de la dernière longueur

Aymeric part à l’assaut de la dernière longueur, pieux à neige au baudard

Il est 6h à ce moment précis, et le crépuscule s’avance sur nous considérablement. Il reste un relais qui me semble facultatif et je me laisse illusionner par la pente trompeuse de la dernière longueur qui me semble désescaladable. Je me détache ainsi du rappel et entame les premiers mètres avant de réaliser à quel point je me suis fourvoyé dans ma hâte d’en finir avec cette angoissante retraite, et dans quel pétrin je me suis mis. Je remonte précipitamment vers la corde laissée libre quelques mères plus haut et commence à beugler à Aymeric quelque chose de certainement incompréhensible. Un beau morceau de glace vient interrompre ma harangue au moment où celui-ci vient s’écraser sur mon oeil gauche.

Tout cela n’aura pas duré bien longtemps mais entre le moment où, sonné et borgne, j’essaie depuis ma pente de neige de me raccrocher à la corde et au moment où ayant rejoins les sacs au pied du glacier, je reprends mes esprits, j’ai largement eu l’aisance de prendre conscience de l’engrenage pervers qui nous menace à tout moment et de la rapidité à laquelle peuvent s’enchaîner les incidents puis les accidents. Il est 20h maintenant et entre deux bols de pâtes nous essayons de faire un bilan de cette journée bien différente de ce que nous avions prévu. Sept longueurs au lieu de trois, 12h en paroi au lieu de six ou sept, deux belles frayeurs pour Aymeric et moi-même. C’est une bonne claque pour la cordée et si tout se termine bien, il eut fallu peu de choses pour que le résultat soit encore moins glorieux qu’il ne l’est déjà d’autant que, de retour à la Casa de Guias de Huaraz, nous retrouvons la voie gravie dans les topos sur place. Aucune ouverture à la clé!