14 juillet. Il reste trois jours à Aymeric, un peu plus pour nous deux. Nous avons fait notre deuil au sujet de potentiels couloirs de mixte. Sagement, nous irons tenter une voie de granite, neuf longueurs, 6c+ fissure dans la vallée de l’Ishinca suite à quoi nous poursuivrons éventuellement jusqu’au sommet du Tocllaraju (6032m) avec Hugo soit par la voie normale, soit par la voie directe, mais je ne me sens plus la force d’engager la cordée dans un raidillon à 80° à 5900m de haut sans avoir des garanties certaines sur les conditions. Nous verrons donc sur place, le crédit accordé aux indications systématiquement très optimistes des guides péruviens s’étant largement réduit après l’épisode Garcilaso qui a notoirement entamé le moral des troupes.

Dernière semaine de montagne pour l’équipe donc. Nous pénétrons dans la vallée de l’Ishinca armés d’une mule pour hisser une cargaison de nourriture un peu plus confortable que les fois précédentes et établissons notre campement au milieu d’un court pâturage sur l’autre rive du torrent qui ne nous laissera ainsi qu’en compagnie de flegmatiques vachettes anémiques.

Karma de Los Condores, 9L, 6c+

Karma de Los Condores, 9L, 6c+

Karma de Los Condores. Exigeante voie de granite qui promet de belles sensations dans un toit athlétique et teigneux en 6c+. Nous retraversons pour notre plus grande joie le torrent glaciaire à moitié nus de bon matin pour attaquer ce qui sera note dernière course en compagnie d’Aymeric. Nous sommes lents, voire très lents. La Pyramide de Garcilaso est probablement passée par là. Nous engageons avec plus de prudence et notre capacité à se forcer s’émousse rapidement. Mal à l’aise dans ma longueur en 6b+, je me sens presque las de devoir engager dans un toit où il me semble que le coinceur taille 5 nous faisant défaut risque de me faire passer un sale moment. Je laisse la main à Aymeric qui, après la 5ème longueur particulièrement stressante se résigne lui aussi à battre en retraite. Il est également bien tard. Nous avons mis jusque là une heure par longueur et mettons cette défaite sur le compte d’une fatigue accumulée depuis deux mois par la haute altitude. Dans le fond et pour ma part, je sens plutôt poindre plus une certaine forme de lassitude que de fatigue. Mes pensées se tournent de plus en plus vers le pays, les attentats récents me trottent dans la tête et la fin de nos aventures approchant, il est bien difficile de ne pas commencer à se projeter dans le retour à venir.

Aymeric à l'approche du toit

Aymeric à l’approche du toit

Échec donc et motivation au plus bas. Nous tentons le lendemain un dièdre avoisinant que nous ne pourrons même pas aborder à cause d’une traversée dangereuse dans une roche complètement délitée qui me donne de belles suées. De retour au pied de la paroi, nous réalisons que c’en est fini de la grimpe dans les Andes. Reste la voie normale du Tocllaraju et puis le voyage s’arrêtera là.

Nous perdons donc Aymeric qui s’en retourne dans les bras de sa mie pour encore deux semaines au Pérou, nous laissant ici après plus d’un mois de vie commune. Rien n’est perdu car Aymeric nous rejoint à Paris l’année prochaine (Droit public des affaires à la Sorbonne, oui monsieur) et d’autres aventures, ne serait-ce que bleausardes sont à venir!

Tocllaraju à droite, Rorapalca à gauche

A l’approche du Tocllaraju

Nous procédons donc à des adieux brefs et chaleureux qui nous séparent et nous envoient Hugo et moi même vers le camp de base du Tocllaraju. Rapidement, la face élancée du Tocllaraju se découvre et avec elle les piètres conditions de la voie directe. Les guides péruviens passent définitivement pour des charlots. Celle-ci est rongée par la pieraille qui transparaît sous le linceul noirci de la Directe et la crève largement par endroits. Il faudra passer par la normale. Seule la météo reste donc incertaine. Après avoir à nouveau fait le constat que les guides péruviens n’en avaient aucune idée nous finissons par la glaner auprès des sympathiques espagnols ayant tenté le Sphinx récemment. Le vent soufflera fort toute cette semaine et ceux ci partent tout de même tenter la voie normale. Départ pour le camp de moraine donc. Trois heures de pénible randonnée avec de lourds sacs qui, à l’unisson du soleil, nous écrabouillent jusqu’au pied du glacier. Le vent souffle un peu ici, mais cela ne semble pas déraisonnable et après avoir fixé le réveil à 2h30, nous entamons une ultime ration de pâtes à la sauce tomate vers 17h30 avant de se plonger dans nos sacs dans l’espoir de trouver un peu de sommeil d’ici au petit matin.

La cordillère blanche à l'aube

La cordillère blanche à l’aube

2h30. Peu dormis mais en forme. Nous serons patronnés par une énième plein lune. Celle-ci nous promet un beau spectacle pour notre dernier sommet. Nos lampes frontales sont à peine utiles tant la neige nous renvoie la lune. Les premiers mètres s’avalent assez vite et nous pouvons voir au loin les lueurs des espagnols. Quelques centaines de mètres plus loin cependant nous tombons sur eux à notre grande surprise et les dépassons rapidement. Nous tenons à l’évidence un bon rythme. Un très bon rythme même. Mais prudents, nous attendons le moment où, comme au Huayna, quatre pas suffiront à nous exténuer. Il n’en est rien et pour l’instant nous cavalons sur les pentes glacières en direction de l’arrête Nord-Ouest dont les séracs bordant celle-ci doivent se franchir subtilement. Heureusement la trace est faite et nous ne tergiverserons pas quand au chemin à prendre. Un bref raidillon de neige-glace sorti en corde-tendue nous extirpe sans soucis de ce dédale de tours de glace et nous amène au vent, sur l’arrête. Le vent sévit alors et nous oblige à nous arrêter et nous accroupir pour laisser passer les bourrasques. Le soleil ne pointe toujours pas. Nous continuons, seuls désormais après avoir laissés derrière nous un couple de polonais terrassés par l’altitude. Le vent se calme alors que nous passons versant nord. Nous sinuons entre d’incroyables et imposants immeubles de neige et de glace. Et le soleil apparut, répondant en cela à la lune se couchant, enveloppée d’un halo mauve bordant l’horizon derrière lequel elle se retirera bientôt. Nous nous arrêtons alors quelques instants pour prendre quelques clichés de ce somptueux théâtre bordé par une cordillère qui se dévoile brusquement. Puis nous levons les yeux, le sommet n’est plus loin. L’arrête nord se remonte lentement mais sûrement, enfin plus que 60m d’un raidillon qui devrait nous mener au sommet. Hugo part devant, les marches taillées assurent une progression sans embûche notable malgré une petite exposition, et après un dernier saut de crevasse, nous touchons au but. 6032m. Enfin une pleine vue sur la cordillère blanche. Il est 7h03. Nous avons seulement mis 3h pour gravir ce sommet et sommes réellement très étonnés par l’adaptation sidérante de nos corps. Tout cela a semblé bien trop rapide quand nous repensons à l’épuisement qui fut le notre au Huayna. Les exténuantes marches d’approches de Quimsa Cruz et du Condoriri ont fini par payer et nous méditons tout cela en entamant les premiers rappels cependant que le vent redouble d’effort. La redescente se fait le cœur léger, heureux de terminer l’aventure sur un si beau sommet et par une si grande victoire sur les rigueurs de l’altitude qui nous ont pourtant tant ralentis et épuisés dans nos entreprises boliviano-péruviennes.

Le sommet n'est plus bien loin

Le sommet n’est plus bien loin

P1250292

Quelques crevasses plus tard nous sommes au camp à 9h30 et commençons l’interminable descente, dernier chemin de croix, suppliciés par des sacs de 30kg (il faut redescendre le matériel d’escalade traditionnelle laissé au camp, plus la nourriture en reste) dont nous nous délesterons 7h plus tard au pied de notre fidèle voiture.

Voilà. Ici se termine l’aventure et mon récit. Et nous nous en retournons au modeste mais charmant hôtel de Huaraz, peuplé d’une infinie succession de déracinés toujours en partance pour tel ou tel pays, vagabonds eux aussi perdus dans leurs montagnes magiques d’où comme nous, ils perdent la notion du temps.