Voilà, 12 jours se sont écoulés depuis que nous avons posé le pied à l’aéroport de Santiago où un employé débonnaire nous annonça avec un sourire lumineux que 5 de nos bagages transitaient encore quelque part entre Paris et Lima mais qu’il ne fallait surtout pas s’inquiéter et que même s’ils ne savaient pas où ceux ci se trouvent, « l’on vous les apportera demain entre 8h et 22h ».

12 jours après, emmitouflés dans nos duvets et attablés au petit de guéridon de Dietrich, nous contemplons la cordillère des Andes qui s’étale devant nous. Nous sommes au niveau de Esquel, dans la région des Lacs mais coté argentin. Les paysages changent vite. Une heure auparavant nous étions dans l’immense pampa argentine au milieu des gauchos et du ranch à chevaux du gros Mario, le gérant du camping de la Piedra Parada.

Mais revenons donc à notre très affable et très nonchalant employé de l’aéroport de Santiago qui nous explique dans un anglais vaseux que nos bagages arriveront certainement demain. Devant nos mines perplexes, il coupe court à la conversation en ne s’exprimant plus qu’en espagnol, ayant bien compris qu’avec nos 2 mois de tutoriels internet, la conversation s’arrêterait rapidement.

Alexandre tout sourire ne se doutant pas que ses deux sacs n'arriveront jamais sur le tapis-baggages

Alexandre tout sourire ne se doutant pas que ses deux sacs n’arriveront jamais sur le tapis-baggages

 

L’habile subterfuge de ce brave homme sera mis à profit maintes fois, en particuliers lors de passages de frontières délicats (passage de nourriture, absence de tout les papiers requis à la douane), et de contrôles de police avec Alexandre au volant, l’œil indécis et le regard perplexe, opposant l’incompréhension la plus totale aux injonctions du fonctionnaire de police lui demandant sa « licencia de conducir », licencia que bien entendu nous ne possédons pas étant donné que celle-ci transite actuellement à travers les méandres de notre très grande et très glorieuse administration française. Cette technique associée à un sourire béat de toutes les circonstances nous déjà tiré de quelques situations complexes et nous évitera encore bien des écueils.
Mais je m’égare encore.
Nous arrivons à Santiago du Chili tout de même dans l’après midi, posons nos désormais maigres effets à l’auberge de jeunesse et filons dans le quartier de Bella Vista pour y rencontrer Berta. Berta est une belle et robuste Mitsubishi Montero, dont les sables des pistes des Andes ont tracé de profonds sillons sur son front buriné de prophètesse. Berta a une longue histoire, elle est née au Canada (détail truculent qui nous évitera de nombreuses complications administratives par ailleurs), puis a été descendue jusqu’en Amérique du Sud par son premier propriétaire où elle fut rachetée par ce fameux Dietrich. Dietrich est un de ces retraités allemand adepte de la chaussette-tong, comme il en fleurit chaque année par milliers dans les campings estivaux de notre douce France. Dietrich est aussi un bricoleur hors pair, digne héritier d’une tradition très germanique de l’efficacité et de l’optimisation de l’espace selon une répartition statistique du confort selon Boltzman. Vous vous en doutez donc, grâce à Dietrich, nous héritons presque d’un camping car (réservoir de 40 litres, étagères, cuisinière, sur rail cela s’entend, lavabo et la liste est loin d’être exhaustive). Henri, honteux devant tant d’opulence tente de se donner bonne conscience en jetant à la poubelle un nombre incalculable de tupperware et de vaisselle (qui nous aurait été bien utile près que le vent aura jeté la vaisselle restante au fil de l’eau un jour de grand vent).

Premier met grâce à la gazinière sur rail de Dietrich

Premier met grâce à la gazinière sur rail de Dietrich

La main salvatrice et le verbe apaisant d’Hugo limitent alors la casse en sauvant les chaises longues et le guéridon de Dietrich, ainsi que le nécéssaire pour faire des pâtes sauce tomate. L’acquisition de Berta se fait ensuite sans peine, car les précédents propriétaires parlent espagnol, nous évitant de tripler ainsi le temps passé chez le notario (notario n’ayant rien d’un notaire mais plutôt d’une préfecture de police du début XXème avec mammas chiliennes en robe à fleurs et machines à écrire). Arrivés Mardi après midi, nous prenons  donc le volant Jeudi soir et quittons Santiago en un temps record à notre grand soulagement.

Quelque part entre Santiago et la Patagonie

Quelque part entre Santiago et la Patagonie

Nous partons donc pour 1500km de trajet jusqu’à la Piedra Parada en Argentine. Ce spot n’évoque pas grand chose pour l’instant dans le monde de l’escalade. Et pour cause, il a été découvert il y a seulement une dizaine d’années par quelques grimpeurs locaux et a réellement pris son essor il y a 4 ans avec l’organisation du Pezl Roc Trip 2012 pendant lequel de nombreuses voies ont été ouvertes.

Alexandre sur Espolon de tarantula, 7b, avec vue sur le Canyon de la Piedra Parada

Alexandre sur Espolon de tarantula, 7b, avec vue sur le Canyon de la Piedra Parada

Le site est alors devenu un endroit très fréquenté par la petite communauté des grimpeurs chiliens et argentins. Il s’agit d’un grand canyon perdu au milieu de l’aride pampa argentine donnant sur le magnifique rio Chubut. Les couleurs sont somptueuses à toutes heures et c’est un émerveillement que de contempler les sinuosités des falaises et la Aguja de la Virgen (Aiguille de la Vierge pour les moins hispanisants), flèche plantée au milieu du Canyon dont la pointe semble terriblement étroite.

La Aguja de la Virgen

La Aguja de la Virgen

Pour l’instant la voie menant au sommet (4 longueurs de 7a/7b puis une longeur d’artificiel en A1) nous semble trop ardue pour y penser sérieusement. Le but de cette semaine étant de se faire les bras pour aborder plus sereinement les falaises de Cochamo, Frey et El Chalten, nous nous attelons à la tâche avec ardeur. Réveil à 7h, retour à 21h, chorizo-pinard-pates et dodo à 23h. Et bis repetita. Ainsi à force d’entraînement et d’abnégation, les croix commencent à tomber. Alexandre ouvre le bal avec le premier 7b de la semaine, Espolon de la Tarantula, une belle voie de 35 m sur une arrête se terminant par de teigneux cruxs. Hugo ressort ensuite du 7a en deux essais, le fameux et magnifique « La Penca » fiché sur un mur barrant le canyon, flashé (premier essai) ensuite par Alex et Henri. Le progression se poursuit ensuite avec le premier 7b de Hugo en deux essais lui aussi (!), un long 7b sur grattons et inverses, « Pico de Pato », répété par Alex et sorti à vue ensuite par Henri. Nous enchaînons ensuite de très belles voies allant de 6c à 7a+ sur les sites de El Circo et Ortigas. Enfin la semaine se termine sur un 7b+ pour Henri et Alex et le premier 7c d’Henri, « Le merlin », un toit de 12m bien bloc. Voilà pour les perfs.

Henri dans Le Merlin, 7c.

Henri dans Le Merlin, 7c.

Hugo dans La Tête de Mort, 7a

Hugo dans La Tête de Mort, 7a

Henri dans La Penca, 7a.

Henri dans La Penca, 7a.

Au fur et à mesure de de la semaine, nous regardons donc toujours plus cette Aguja de la Virgen. Cette Aiguille déversante surplombant une bonne partie du canyon se fait de plus en plus désirer Le problème de cette voie est à l’image du seul défaut de ce Canyon. La roche est très inégalement compacte à tel point que peu de grandes voies sont réalisables. Autrement, cette place serait une Mecque de la grande voie en Argentine. Ainsi les trois dernières longueurs (7a+,7a,A1) s’annoncent très péteuses d’après les locaux. La cordée qui en redescend nous conseille fortement de se munir d’un bâton pour clipper les dégaines dans la section d’artif finale.
Qu’à cela ne tienne, nous nous munissons non seulement d’un bâton mais aussi d’un petit mutant chilien prénommé Matias Opazo, avec qui nous étions en contact avant de venir à le Piedra par l’entremise d’amis bienveillants et qui s’est trouvé (au pied de la voie, en mettant les baudriers) être un grimpeur de 8a (soit ce qu’on appelle communément, un grimpeur fort). Nous ne mesurions alors pas vraiment l’aubaine que cela représentait pour la suite de la voie. Car en effet si les deux belles premières longueurs de 7b, en dépit du grade ne nous ont finalement pas posé de tant de problèmes, les trois suivantes nous fait vivre de belles sueurs froides tant nous décrochions de pavasses tout les 2 mètres et serrions des prises bourrées de sable. Les dégaines laissées par Matias nous furent alors d’un secours précieux que nous avons su saisir à deux mains! Mention spéciale sera faite à Alexandre Behaghel qui a absolument tenu à tester l’intégralité des points sur les 3 dernières longueurs 🙂 . Son habileté nous épargna donc au bas mot 3 heures supplémentaires sur la paroi. Nous atteignîmes donc le sommet à 19h après 4 relais hautement inconfortables, pendus dans le vide sans hamacs ni sellettes pour soulager nos petites cuisses garottées.

Matias dans la deuxième longueur en 7b surplombante

Matias dans la deuxième longueur en 7b surplombante

Alexandre en tête dans cette même longueur

Alexandre en tête dans cette même longueur

Alex dans la longueur poisseuse en 7a+

Alex dans la longueur poisseuse en 7a+

Alex, suspendu dans la même longueur, en attente de place au relais.

Alex, suspendu dans la même longueur, en attente de place au relais.

Vue sur le Canyon de la Piedra Parada du haut de L'Aiguille de la Vierge

Vue sur le Canyon de la Piedra Parada du haut de L’Aiguille de la Vierge

Quoiqu’il en soit nous sommes bien content de terminer cette semaine sur cette belle aiguille qui fut pourtant attaquée après une soirée mouvementée dans une ferme argentine au beau milieu d’étudiants chiliens où malgré notre hésitant espagnol nous avons pu engager de féroces parties de billards, prendre des cours de danses latines par des chiliennes amusées par le très exquis et très naturel déhanché d’Henri et d’Alexandre, et déguster le très répugnant vin local servi dans l’outre du vieux gaucho hilare prêtant sa ferme à l’occasion. Ces sympathiques rencontres seront malheureusement un peu tardives mais nous nous rencontrerons à nouveau dans la Valle de los Condores fin Avril.

Nous avons donc quitté le havre de paix qu’est cette Piedra Parada, notre petit camping où en une semaine nous avons vécu des expériences culinaires de haut vol: ragout de lièvre, malheureux lièvre que nous avons renversé sur le route en arrivant que nous avons jugé bon de dépecer et vider afin d’affiner nos compétences de trappeurs. Reste encore à valider la partie cuisine qui s’est révélée désastreuse, est-ce la faute de l’animal ou de la préparation? le débat reste ouvert et fait encore rage au sein du groupe. Pour ma part je pense qu’un coup de fil à ma grand mère réglera le problème, je ne vois pas d’ailleurs d’autorité plus haute pour trancher ce nœud gordien qu’est la préparation d’un ragout de lièvre. A la liste de nos hauts gestes gastronomiques, je pense que nous pouvons ajouter la découverte des knackis-balls chiliens dont le tracé qualité doit, s’il n’est pas totalement inexistant, fortement laisser à désirer et surtout la découverte du pâté chilien qui lui est tout à fait néfaste sur l’organisme d’après un test statistiquement indiscutable réalisé sur un échantillon de 3 personnes.
De toute façon tout cela fut bien contrebalancé par un rapport qualité-prix de pinard presque imbattable (en omettant le Vino del Toro du vieux Mario cela s’entend). Nous n’avons donc aucune raison de nous plaindre et de toute manière le camping à la Dietrich est désormais une époque révolue puisque les premiers sommets enneigés des Andes sont en vue et qu’un temps apocalyptique nous attend à El Chalten ( 140km/h de vent, et -30C° mardi à ElChalten à notre grand désespoir…).

Tranche de Vie - Hugo dans un 7a

Tranche de Vie – Hugo dans un 7a

Tranches de Vie - Henri tout pecs dehors

Tranches de Vie – Henri tout pecs dehors

Tranches de Vie - Fin de Journée et retour au Camp

Tranches de Vie – Fin de Journée et retour au Camp

Tranches de Vie - Vue sur le Rio Chubut

Tranches de Vie – Vue sur le Rio Chubut

Tranche de Vie - Crépuscule sur le campement

Tranche de Vie – Crépuscule sur le campement

Tranches de Vie - Hugo dans La Tête de Mort, 7a

Tranches de Vie – Hugo dans La Tête de Mort, 7a

Tranches de Vie - Un Bel Homme

Tranches de Vie – Un Bel Homme

Tranches de Vie - Le soleil tape fort ici, alex protège sa rose peau de bébé.

Tranches de Vie – Le soleil tape fort ici, alex protège sa rose peau de bébé.

Tranches de Vie - Alexandre hume l'air de la bonne pitance

Tranches de Vie – Alexandre hume l’air de la bonne pitance

Tranches de Vie - Henri sort Merlin, premier 7c

Tranches de Vie – Henri sort Merlin, premier 7c

Voilà, le premier volet de nos aventures se referme ici et je repose ma plume sur le guéridon pour aller rejoindre les deux autres déjà endormis dans la tente d’où j’entends s’échapper déjà la douce mélopée de la lâche glotte d’Alexandre Behaghel, produisant des sonorités nocturnes toujours aussi surprenantes. L’on s’y fait, et devant subir cela 6 mois, c’est d’ailleurs ce qu’il y a de mieux à faire. Le seul avantage de ce ronflement est qu’il change de nature chaque nuit en fonction manifestement de l’altitude, du taux d’humidité dans l’air, de l’environnement sonore et d’autres paramètres qu’il nous reste à découvrir. L’on y prendrait presque du plaisir.

A bientôt donc.